[Dossier Annie Ernaux] Lettre de Bernard Desportes sur Les Années

27 02 2008

    Nous publions le second volet du dialogue inédit entre deux écrivains qui comptent dans l’espace littéraire contemporain : la lettre d’Annie Ernaux date de 2006, où elle a accepté de collaborer au colloque que j’organisais (Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, mars 2008 ; voir bibliobs.com) quant à celle de Bernard Desportes, que nous reproduisons in extenso ci-après, elle correspond à son désir ancien d’écrire sur l’oeuvre d’Annie Ernaux.
En marge de cette magnifique lettre, donnons quelques informations qui peuvent intéresser nos weblecteurs : on pourra entendre Bernard Desportes sur FRANCE CULTURE ce Samedi 1er mars à 16H30 dans Jeux d’épreuves (il était annoncé pour le 23/02) et le voir au Salon du livre (stand de FAYARD) le Mardi 18 mars à partir de 18H ; en ce qui concerne Annie Ernaux, on pourra la retrouver dans l’émission littéraire animée par Grégoire Leménager diffusée sur bibliobs.com./FT/

Chère Annie,
On ne sort pas indemne de ce livre magnifique. Dense ample profond multiple dans l’écriture, ce livre lucide est aussi, dans son exigence et sa grande générosité, sans concession aucune. Il donne et nous abandonne, aussi ballotté par le monde que l’est cette femme qui, l’espace d’une vie – un instant ! – nous aura accompagné, il nous laisse dans l’incapacité absolue d’un retour en échange de ce qui vient de nous être offert. Elle est seule car aucun asile (ni lieu ni arrêt) n’existe : nous le sommes aussi, seul, séparé. Ce livre tend à l’autre, qui aura toujours fait défaut, qui toujours aura été inaccessible et donc en quelque sorte absent, une main qu’à notre tour nous ne pourrons saisir. On n’embrasse pas plus la fugacité d’un être, d’une vie que l’on n’étreint l’irréalité du monde.

Ce si beau livre, chère Annie, ce si beau livre vraiment qui me hante depuis ces derniers jours que j’en ai terminé ma lecture, nous dit, avec une superbe élégance qui rend plus violente encore la douleur qu’il communique, l’infinie solitude d’une vie dès lors qu’elle est libre, et parce qu’elle n’avait d’autre choix que cette liberté ne peut ni ne saurait être dupe devant ce paradoxe
- ne pouvoir s’appréhender ni s’imaginer en dehors du monde
- et notre absolue impossibilité d’un saisissement du monde qui permettrait seul de nous saisir. Lucidité qui précipite la conscience que nous avons, tantôt légère (ainsi vont les jours) tantôt noire de notre tragédie, de notre éphémère.

Pour savoir il faut dire la vie tout entière – infinie et précaire, pauvre et débordante, multiple et singulière – ramassée dans l’immédiat d’un instant déjà disparu le temps du regard qui aura condensé et irréductiblement fondu notre histoire dans l’histoire du monde. Un éclair puis la nuit a si magnifiquement dit Baudelaire dans "À une passante". Un éclair de mémoire comme si l’on se voyait hors de soi dans ce bref instant qui déjà n’existe plus et porte, a emporté avec lui la vie tout entière et avec elle toute l’histoire de soi et du monde.

La grande violence vient de cette accélération/accumulation chaotique du temps, cet éclatement, cette dispersion de soi dans le monde et, en retour, cette condensation, cette disparition même du monde en soi, avec la fuite de soi. Votre livre rend admirablement cette dilution de soi dans le monde et du monde dans un moi toujours inaccessible qui tout à la fois précipite la vie et la soustrait, l’annule, l’anéantise.

Ce qui m’importe le plus peut-être est que vous ayez si bien su dire, écrire, rendre palpable et vivante, dans la matérialité des jours, l’impossibilité de saisir et se saisir de la vie, de sa propre existence, du monde, du temps.

Ce que vous avez écrit, c’est une histoire du monde. C’est, bien sûr, un livre sur le temps et la mémoire, oui c’est une ethnologie/archéologie de soi – mais bien au-delà et plus profondément c’est un livre sur l’impossibilité que révèle la mémoire de garder, de retenir, de restituer (fût-ce par des photos, toujours déjà datées, hors du temps dès lors) le temps et le monde autrement que par l’image/l’imaginaire d’un moi chaque jour à chaque instant réinventé. La grande force de l’écriture de votre livre est de figer à un moment donné par le seul temps réel – à savoir le temps de l’écriture – toute l’histoire d’une vie et l’histoire du monde comme un seul souffle brûlant, dévastateur, aussitôt absorbé par le néant.

Certes tout votre livre dit le monde mais il dit aussi, en permanence, au fil des ans/des pages, que dans le lourd magma de la durée des jours qui nous façonne il y a quelque chose qui nous exclut qui est une impossibilité de rencontrer l’Histoire, de faire corps avec elle – ne serait-elle qu’un rêve ? ne serions-nous qu’un fantasme ? qu’est-ce que le passé ? où est-il ? Comme si l’histoire du monde et notre propre histoire étaient chaque fois à refaire et à reconstruire dans le présent d’une mémoire chaque fois réinventée.

Vous savez mon amitié profonde, chère Annie, et mon affection.

Je vous embrasse
Bernard

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Newta said,

septembre 16, 2009 @ 20:38

Bonjour, je désirerais entrer en contact avec Annie Ernaux, lui faire parvenir un courrier de lecteur souhaitant à tout prix lui communiquer mon admiration et mon amour pour son oeuvre. Où poster ce courrier ? Comment s’assurer que cet écrivain le lira bien ? Je suppose qu’il n’y a pas de fan club épluchant le courrier des admiratrices, puis-je lui écrire un mail, une lettre par la poste ? Mais où obtenir un soupçon de coordonnées ?

Merci de considérer ma requête.

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Fabrice Thumerel said,

septembre 17, 2009 @ 10:46

Grand merci pour votre intérêt !
Je vous réponds en privé.

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Frédérique said,

octobre 25, 2009 @ 15:56

Bonjour,

Je viens de lire les 2 ouvrages qu’Annie Ernaux a consacré à sa mère et à sa maladie! Etant aide-soignante auprès de personnes agées et très émue par son témoignage, j’aimerais lui écrire soit par mail soit par lettre, avez-vous une adresse à me communiquer?
D’avance je vous remercie.

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Anna said,

janvier 16, 2010 @ 15:05

Bonjour,
Je suis étudiante en Philologie romane à l’Université de Lublin, en Pologne, je suis aussi une lectrice fidèle d’Annie Ernaux : j’apprécie beaucoup son écriture, ses choix formels concernant le style et ceux concernant les sujets traité.
A l’occurrence, je suis en train d’écrire mon mémoire de maîtrise qui portera sur « Le rapport entre la photographie et la littérature d’après L’usage de la photo d’Annie Ernaux ». Je projette d’analyser les différences et les ressemblances entre le code verbal (des récits d’A. et M.) et iconique (des photos). Je sais que les photos en noir et blanc, reproduites dans le livre, ont été prises en couleur. Je voudrais me renseigner sur la possibilité d’obtenir ces images en couleur en vue de faire l’analyse plus complexe, prenant en considération le jeu et la symbolique de couleurs. Je voudrais communiquer mon projet à Annie Ernaux, j’ai écrit aux Editions Gallimard, mais je n’ai pas reçu de réponse. Pourriez-vous m’aider à lui passer mon message ? (p.ex. en suggérant une adresse e-mail ou postale..)
Merci d’avance !

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Fabrice Thumerel said,

janvier 16, 2010 @ 18:05

Grand merci, Anna, pour votre intérêt – et bon courage pour vos travaux !
Je transmets immédiatement votre demande à l’auteure.

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Delmas said,

janvier 25, 2010 @ 17:31

J’ai lu plusieurs des très beaux textes d’Annie Ernaux. Je souhaiterais entrer en contact avec elle. Y-a-t-il une adresse qui permette de lui envoyer un courrier ou un mail ?
Je vous remercie par avance.
C. Delmas

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Fabrice Thumerel said,

janvier 25, 2010 @ 21:13

Merci beaucoup de votre intérêt, Colette. Je vous contacte en privé.

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Bachy said,

avril 19, 2010 @ 15:30

Bonjour,
Depuis des années, je suis sensibilisée à la problématique des difficultés liées au changement de classe. Le livre d’Annie Ernaux : « la place » fut l’une de mes révélations en 1997. Je l’ai d’ailleurs rencontrée à Lille au Forum Fnac en février 2008 et j’étais très émue de lui faire dédicacer mon exemplaire de « la place ».
Je travaille actuellement sur l’écriture d’un documentaire traitant des difficultés psychologiques auxquelles doivent faire face les personnes ayant changer de classe sociale. L’objectif de ce documentaire serait de permettre à un large public de connaître l’existence de ce « malaise psycho-social » et, par cette compréhension pouvoir donner des outils à ceux qui le reconnaissent pour pouvoir le vivre différemment.

Je pense, mais peut-être est ce par ignorance, qu’il existe trop peu de document accessible pour faire prendre conscience de ce sujet à un public non averti, c’est à dire, un public ne lisant pas ou très peu d’ouvrage de sciences humaines. Le média vidéo pourrait permettre de toucher ce public.

Je cherche à joindre Annie Ernaux pour savoir si elle serait éventuellement d’accord pour que des extraits de ses livres viennent nourrir ce documentaire.`
Ce projet de documentaire n’en est pour l’instant qu’aux premières prémisses d’écriture et je suis actuellement en train de contacter des personnes qui pourraient y témoigner et de glaner des textes et des films qui viendraient nourrir ce sujet.

Une fois ce dossier terminé, je partirai à la recherche d’un producteur et de subventions pour le réaliser. Donc, si ce projet de film rencontre l’intérêt espéré, il ne se tournerait pas avant 2011.

Pouvez-vous transmettre ce mail à Annie Ernaux ou me transmettre ces coordonnées ?

En vous remerciant vivement
Corine Bachy

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lucia caiani said,

mai 4, 2010 @ 17:52

Bonjour,
je viens de traduire en italien « L’occupation » pour mon mémoire de maitrise. J’ai envoyé le manuscrit aux Editions Gallimard, mais je n’ai pas recu de reponse. Comment contacter alors l’auteure? (Est-que je pourrais recevoir une adresse e-mail, par ex.?).

Je vous remercie par avance,

Lucia Caiani

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Fabrice Thumerel said,

mai 10, 2010 @ 14:56

Merci, Lucia et Corine, pour votre intérêt. L’auteure y étant favorable, je vous recontacte en privé.

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Heiarii said,

mai 19, 2010 @ 20:36

Bonjour,

Je suis actuellement en Guyane en classe de 1ère L et j’étudie en ce moment  » une femme » de Annie Ernaux.

Je souhaiterai que vous transmettiez ce message à Annie Ernaux :

Si vous n’avez pas le temps ne lisez pas ce message…

Mais si vous continuez, voilà ce que je veux vous demander, dans « une femme » vous dites que votre mère est décédée le 7 avril 1986. Puis que vous avez commencé à écrire 19 jours après ( 3 semaine moins 2 jours ) donc logiquement vous avez commencé à écrire  » une femme  » le 26 avril 1986 or à la fin de l’œuvre il y est inscrit le 20 avril 1986. Ma question est donc comment es ce possible ?

Bien évidemment lorsque j’ai soulevé ce problème en cours, tout le monde s’est moqué de moi et même mon professeur. Alors j’aimerai savoir si vous l’avez mis exprès ou bien es que c’est un défaut de mémoire ?

Si vous avez pu lire ce message je vous en remercie et si possible pourriez vous me transmettre une réponse ?

Merci d’avance.

Heiarii

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Fabrice Thumerel said,

juin 16, 2010 @ 10:57

Merci, chère Heiarii, pour cette judicieuse remarque que j’ai transmise à l’auteure : Annie ERNAUX voit en vous « une fine détective »… La seule chose dont elle est certaine est qu’elle a commencé d’écrire un dimanche… Bonne continuation dans vos investigations !

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