[recherche] De l’intellectuel Critique, par Fabrice Thumerel
20 01 2006Précisons qu’il y a d’autant moins dualisme que l’on ne saurait figer les couples antinomiques dialectique/anti-dialectique, praxis/pratico-inerte, singularité/altérité, identité/aliénation : l’originalité de la dialectique sartrienne tient à ce que, ignorant le dépassement des contradictions, elle réside dans un tournoiement incessant des ensembles pratiques, un mouvement circulaire qui fait se succéder indéfiniment totalisations et détotalisations. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, dès ses débuts, Sartre a voulu élaborer une philosophie concrète qui s’oppose à la fois à l’idéalisme et au matérialisme. A ce propos, il est symptomatique que ce soit à un cours de Brunschvicg que, dans un exposé intitulé «Nietzsche est-il philosophe ?», il présente pour la première fois ses idées sur la contingence. C’est dire sa volonté, dès 1928, de s’inscrire à l’encontre de ce rationalisme absolu qui nie la perception des choses comme étape propédeutique de la connaissance : pour reprendre la terminologie de Meyerson — auquel l’auteur de Situations, I s’attaque également dans son article sur Husserl —, Brunschvicg ignore les réalités particulières pour s’attacher aux essences intelligibles, c’est-à-dire aux objets ; or, c’est à la revalorisation des choses que va s’attacher le jeune philosophe après avoir lu Husserl, pour qui la conscience dissout d’autant moins les choses qu’il n’y a pas de «sens» sans les propriétés de l’objet visé par elle. Et dès lors que Sartre intègre l’objectif au subjectif, il va à l’encontre du clivage classique entre sujet connaissant et objet de connaissance : récusant l’egologie cartésienne et même husserlienne, c’est au sein du sujet qu’il introduit un clivage (pour-soi/en-soi ; praxis/exis). Peut-on encore, dans ces conditions, parler de dualisme ? En revanche, il est impossible de souscrire à la démarche d’A. Tomes qui revient à opposer à un réductionnisme un autre réductionnisme : pas plus que la pensée de Sartre ne peut être qualifiée de subjectiviste, celle de Bourdieu ne saurait être taxée d’objectiviste. En effet, en pleine période structuraliste, dans l’Esquisse d’une théorie de la pratique (1972), Bourdieu affirme qu’il faut dépasser l’opus operatum vers le modus operandi : il ne faut pas s’arrêter à la seule analyse des structures structurées, mais s’intéresser à la façon dont elles deviennent structures structurantes au travers de l’habitus. Dans cette perspective, qu’il va développer progressivement, ce n’est qu’en fonction des propriétés acquises à l’état objectivé (héritage) ou incorporé (les jugements et les comportements, constitutifs de l’ethos et de l’hexis corporelle, qui se sont formés au sein de la famille — habitus primaire — et du milieu scolaire, universitaire et professionnel — habitus secondaire) que le sujet social se fait une idée — plus ou moins juste — de ses possibles, qu’il se représente — avec plus ou moins de lucidité — le système des positions à l’intérieur du champ auquel il croit se destiner mais auquel, en fait, il est pré-destiné, ainsi que les contraintes inhérentes à ce champ (génériques, thématiques et formelles, en ce qui concerne le champ littéraire). Cependant, les mécanismes de la reproduction n’ont rien de systématique, la dialectique des dispositions et des positions ne saurait se réduire à un déterminisme total : l’actualisation de l’hexis dépend de deux facteurs, l’état du champ — ou, plus exactement, de la structure des possibilités objectivement offertes, à un moment donné, par le marché et l’espace hiérarchisé des positions à l’intérieur du champ — et les dispositions envers l’héritage et l’habitus, qui varient en fonction de la relation au père et/ou à la mère, de la place occupée au sein de ce champ particulier qu’est la famille… L’habitus n’étant fonctionnel que si se trouvent reproduites les conditions objectives et les dispositions subjectives dans lesquelles il a été produit, on comprendra qu’il n’est pas un destin : il n’est pas impossible, en effet, de rencontrer diverses situations d’inadéquation entre les conditions de production et les conditions d’actualisation de l’habitus, qui entraînent des effets d’hysteresis. Indépendamment de ces circonstances exceptionnelles, les habitus singuliers diffèrent des habitus génériques pour la simple raison qu’ils se restructurent perpétuellement en vue de s’adapter aux conjonctures nouvelles, déterminant ainsi des trajectoires inévitablement divergentes, puisque les expériences vécues par les membres d’un même groupe social ou d’une même classe d’âge ne peuvent être absolument homogènes. Pour revenir au cas de Flaubert, tel que Bourdieu l’expose dans Les Règles de l’art, il s’est construit comme sujet créateur à la fois grâce à ses déterminations et contre elles. Alors que, doté d’un capital économique et d’un capital culturel, et ayant bénéficié d’une éducation bourgeoise, il est prédisposé à faire carrière dans la médecine ou le droit, sa relation au père — qui, contrairement à ce que pense Sartre, encourage probablement la «vocation littéraire» de son fils cadet — et au frère aîné — qui incarne le Bourgeois honni dont il sera le «parent pauvre» en tant qu’artiste — l’incline à se tourner vers l’univers des lettres, et, à l’intérieur de ce champ, à déroger une seconde fois en ne s’orientant pas vers l’art bourgeois ou le genre majeur qu’est la poésie, mais vers le roman, qu’il va néanmoins métamorphoser, en genre noble par le fait même de «bien écrire le médiocre» : cet idiot de la famille bourgeoise qui se trouve embarqué dans un espace social subordonné au champ du pouvoir — dans lequel il pouvait légitimement prétendre occuper une place conforme à ses origines — éprouve l’impérieux besoin de se distinguer ; aussi est-il amené à opérer une révolution éthique et esthétique en inventant un nouveau rôle social de l’artiste et en créant cette position originale qui consiste à dépasser les antinomies entre art et morale (bourgeoise), forme et sujet, art bourgeois et art social. Le fait que cet héritier soit prédisposé par sa trajectoire à «une vue plus haute et plus ample de l’espace des possibles» (p. 177) et qu’il cumule capital économique et capital social — qui lui permettent de se vouer tout entier à l’écriture et de mobiliser ses relations au besoin (que l’on se souvienne du procès de Madame Bovary…) —, mais encore capital culturel et, après le retentissement de Madame Bovary, capital symbolique, explique sans doute son «refus actif de toutes les déterminations associées à une position dominée dans le champ intellectuel» (p. 177), les dispositions aristocratiques qui lui font souhaiter être inclassable.
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