[recherche] De l’intellectuel Critique, par Fabrice Thumerel

20 01 2006

Dans ces conditions, la radicalité de sa contestation n’est peut-être pas plus authentique que celle de l’intellectuel classique, dans la mesure où la véhémence verbale masque la revendication institutionnelle d’un dominant-dominé : tout comme Sartre, qui, dans Situations, IV (Gallimard, 1964), avoue ne pas souhaiter la disparition de l’ordre bourgeois (cf. p.147), Bourdieu est un révolté, et non pas un révolutionnaire. D’où les deux nouveaux paradoxes que souligne J.-C. Monod : d’une part, le sociologue doit sa position dominante dans le champ intellectuel à sa lutte contre la domination symbolique ; d’autre part, se contentant de dénoncer la violence symbolique, il n’offre aux dominés qu’une libération formelle. Dans cette perspective, il n’est pas étonnant que, poussé par sa mauvaise conscience — qui n’est qu’une forme exacerbée de conscience malheureuse —, il s’en prenne à tout l’univers symbolique. De même, sa fascination pour Sartre est alors tout à fait compréhensible : ce grand contestataire qui est «l’incarnation la plus accomplie» de «l’intellectuel autonome» (La Noblesse d’État, Minuit, 1989, p. 302) s’est toujours défié de la reconnaissance institutionnelle, ni universitaire, ni professeur au Collège de France… Peu après la mort de l’illustre philosophe-écrivain, dans le numéro de Libération daté du 31 mars 1983, il laisse d’ailleurs libre cours à son enthousiasme pour «ce qu’il y avait sans doute de plus rare et de plus précieux dans le modèle sartrien de l’intellectuel et de plus réellement antithétique aux dispositions « bourgeoises » : le refus des pouvoirs et des privilèges mondains(s’agirait-il du prix Nobel) et l’affirmation du pouvoir et du privilège proprement intellectuels de dire non à tous les pouvoirs temporels». Deux figures différentes d’intellectuel critique Ainsi, pas plus que le philosophe, le sociologue n’échappe à l’impensé. Néanmoins, plutôt que de verser dans un relativisme polémique et aporétique, il s’agit maintenant d’aller plus loin que l’«incompatibilité d’habitus» avouée dans la revue French Cultural Studies (1993) et de saisir en quoi et pourquoi Bourdieu s’est constamment défini par rapport à Sartre, le critiquant pour mieux s’en différencier. (Et on a pu constater que, s’il était encore besoin de le démontrer, le novateur, dans quelque domaine que ce soit, ne fait pas forcément partie des commentateurs les plus avisés : derrière l’analyse apparaît en filigrane le réquisitoire et/ou l’apologie pro domo, positionnement dans le champ oblige). Dans cette optique, il faudrait reconstituer précisément sa trajectoire qui n’a de sens que par rapport aux différents états du champ intellectuel dans lesquels il a été amené à adopter ses prises de position. D’une telle étude il ressortirait sans doute que ses critiques les plus virulentes à l’encontre de Sartre appartiennent à ce qu’on pourrait appeler les phases de formation et de consécration de son itinéraire : durant la première, qui correspond aux années 60 et 70, selon un mouvement de double translation théorique, il se sert du structuralisme pour prendre ses distances vis à vis de la philosophie sartrienne et, inversement, il se prémunit contre l’objectivisme en élaborant un constructivisme structuraliste qui s’enracine en partie dans la phénoménologie sartrienne ; au cours de la seconde (années 80), il se voit élu à la chaire de sociologie du Collège de France et de plus en plus reconnu à l’intérieur d’un champ intellectuel duquel ont disparu les figures dominantes que représentaient Sartre, Barthes et Foucault. Cet itinéraire, toutes proportions gardées, ressemble à celui de l’écrivain-philosophe : après avoir conquis, grâce à une œuvre considérable, les bénéfices symboliques adéquats, après avoir fait de la sociologie une discipline majeure et, partant, s’être hissé à une position dominante dans le champ sociologique comme dans le champ intellectuel, l’auteur d’une sociologie qu’il a toujours voulu engagée (décrire les mécanismes de la domination symbolique, c’est, non pas les abolir, mais les dénoncer), s’est logiquement, et de plus en plus à partir de 1995, rattaché à la tradition «d’ouvrir sa gueule» sur laquelle il dialogue avec Günter Grass, Prix Nobel de littérature 1999 (Le Monde du 3 décembre 1999/entretien diffusé sur Arte le 5 décembre). Reconnu, il accorde de nombreux entretiens — dont certains contiennent des fragments d’«autobiographie parlée» (expression de Ph. Lejeune à propos de Sartre), notamment ses Réponses à Loïc J.D. Wacquant, qui proposent une «anthropologie réflexive» — et prend position dans de multiples conférences, qu’il regroupe sous le titre, non pas de Situations, mais de Contre-feux.

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Libr-critique » [Chronique] La “crise” des intellectuels said,

décembre 21, 2006 @ 14:15

[...] Pour une réflexion plus approfondie sur les intellectuels critiques, on me permettra de renvoyer à un long article paru dans la rubrique “Recherche” le 20 janvier dernier – et dont paraîtra une nouvelle version début 2007. [...]

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