[recherche] De l’intellectuel Critique, par Fabrice Thumerel
20 01 2006Cependant, puisqu’un tel défaitisme est absent chez Bourdieu, il importe de considérer à présent les raisons pour lesquelles il s’est engagé dans le débat public et la façon dont il a renouvelé les pratiques intellectuelles. Dans ses Contre-feux 2 (2001), le sociologue avoue lui-même que son habitus scientifique l’a longtemps soustrait à sa responsabilité d’intellectuel : «J’ai souvent mis en garde contre la tentation prophétique et la prétention des spécialistes des sciences sociales à annoncer, pour les dénoncer, les maux présents et à venir. Mais je me suis trouvé conduit par la logique de mon travail à outrepasser les limites que je m’étais assignées au nom d’une idée de l’objectivité qui m’est apparue peu à peu comme une forme de censure» (p. 75). De sorte que, occupant une position qui lui donne voix au chapitre social, celui en qui Jacques Bouveresse voit «le dernier grand représentant en France» d’un «modèle de l’intellectuel critique […] devenu désuet» , a assumé sous les feux médiatiques ce point d’aboutissement d’une sociologie critique que constitue la posture inconfortable, anti-wébérienne par excellence, de savant et politique (Cf. Jacques Bouveresse, Bourdieu, savant & politique, Agone, 2004, pp. 67 et 97-133). D’où les réserves émises, et pas seulement par les adversaires de Bourdieu : l’engagement ne nuit-il pas à la qualité scientifique des travaux ? Pire, ne révèle-t-il pas leur nature fondamentalement idéologique ? Sans négliger les fragilités d’une sociologie de combat (selon la formule de Philippe Corcuff dans son essai paru en 2003), dont il a déjà été question et sur lesquelles nous reviendrons encore, on peut opposer à ces interrogations, somme toute légitimes, qu’elles ne sauraient faire oublier la puissance théorique et pratique de l’œuvre , que Bourdieu lui-même a pris soin de distinguer textes de militant et ouvrages scientifiques et qu’une telle pratique a pour corollaire paradoxal le développement de l’imagination sociologique (fonction heuristique de «stimulant cognitif») . Pour l’auteur des Contre-feux2, deux raisons expliquent principalement cet engagement devenu total : l’urgence de la situation — qui lui fait retrouver des accents sartriens pour stigmatiser le silence responsable des économistes (p. 9) et exalter «le volontarisme universaliste» (p. 23) — et le triomphe des nouveaux chiens de garde. En effet, parce que le néo-libéralisme assoit sa domination économique sur une domination symbolique à laquelle contribuent une armée de mercenaires intellectuels, professionnels européens du lobbying ou têtes pensantes regroupées en think tanks, pour lui il est grand temps de libérer l’énergie critique qui circule en vase clos, de faire réagir l’homo academicus et par là même de «faire sortir les savoirs hors de la cité savante» (p. 9). Faute de quoi disparaîtraient l’un des derniers obstacles au triomphe complet du totalitarisme néolibéral ainsi que, du reste, ce type d’intellectuel défini par Sartre comme «quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas et qui prétend contester l’ensemble des vérités reçues et des conduites qui s’en inspirent au nom d’une conception globale de l’homme et de la société […]». Dès les années soixante, l’auteur des Situations, VIII soulignait déjà que ce qui sous-tend l’anti-intellectualisme est la volonté d’anéantir les adversaires pensants du capitalisme : «Chez nous, on annonce leur mort : sous l’influence d’idées américaines, on prédit la disparition de ces hommes qui prétendent tout savoir : les progrès de la science auront pour effet de remplacer ces universalistes par des équipes de chercheurs rigoureusement spécialisés» (p. 377). Et Sartre était conscient que ces techniciens supérieurs du savoir pratique ne pourraient se multiplier que si le pouvoir en place réussissait à aliéner l’université aux intérêts industriels et commerciaux. Or, depuis la fin du siècle dernier, règnent un anti-intellectualisme exacerbé et un mercantilisme institutionnel sans précédent. C’est pourquoi l’heure est à la revanche de ceux que Nizan qualifiait de chiens de garde, c’est-à-dire, non plus des professionnels de la pensée qui ont trahi leur mission en véhiculant la pensée bourgeoise, mais des journalistes et des intellectuels médiatiques qui font leur pâture des sujets à la mode : ce sont, déclare Bourdieu dans son entretien avec Hans Haacke, «des Zola qui lanceraient des « J’accuse » sans avoir écrit L’Assommoir ou Germinal, ou des Sartre qui signeraient des pétitions ou mèneraient des manifestations sans avoir écrit L’Etre et le Néant ou la Critique de la raison dialectique» (Libre-échange, Seuil, 1994, p. 58).
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