[recherche] De l’intellectuel Critique, par Fabrice Thumerel

20 01 2006

Dans cette perspective, savoir c’est vouloir (dimension éthique), et vouloir c’est pouvoir (dimension politique) — lequel pouvoir s’exerce par le biais du langage : parler, c’est agir. Ce dernier dogme, corrélatif du scholastic bias, contient en germes deux principaux dangers.

Le premier, que Bourdieu appelle le campus radicalism, est «la propension à un révolutionnarisme sans objet et sans effet», c’est-à-dire «à prendre des révolutions dans l’ordre des mots, ou des textes, pour des révolutions dans l’ordre des choses» (Contre-feux2, p. 35). Le second est le penchant au terrorisme : le logocentrisme s’accompagne d’une volonté de puissance qui, non seulement trouve à s’exprimer au sein du champ intellectuel même, mais en plus cherche des débouchées dans le champ politique, c’est-à-dire dans un domaine où les affrontements ne sont pas que verbaux, où la violence n’est pas que symbolique (cf. Questions de sociologie, p. 66). Avant même, dans son auto-analyse posthume, d’opposer la réflexivité critique de Karl Kraus aux dérives de cette «figure exemplaire de l’intellectuel» qui a inventé «la mythologie de l’intellectuel libre» (p. 37), le sociologue trouve regrettable que ceux qui surestiment leur liberté et leur pouvoir opposent un refus irrationnel à l’objectivation. Cet hubris entraîne les intellectuels à l’ancienne vers la dérive prophétique, travers qui consiste à abuser de son capital social pour intervenir dans un domaine hors de sa compétence spécifique. Dans sa critique des «spécialistes en généralités», Bourdieu rejoint M. Foucault, qui raillait «ces politiques de la docte ignorance» regroupées sous le nom d’engagement : «Quand on est tant soit peu au courant en linguistique, en histoire, en sociologie, en ethnologie et en philosophie, en économie, on ne peut plus faire des topos à la Sartre» (CFDT aujourd’hui, n° 100, mars 1991, p. 120). Ce qui revient à prendre clairement position en faveur d’un nouveau type d’engagement, celui de l’intellectuel spécifique — dont il se pose comme le plus digne représentant aujourd’hui, lui qui possède une réelle compétence technique dans des disciplines multiples et variées des sciences humaines. Le différend Bourdieu/Sartre Inéluctablement, Bourdieu se heurte à la difficulté majeure engendrée par la construction même de la position idéaltypique de Sartre : se définissant en définissant, il est amené à opérer des simplifications abusives. Se positionnant par rapport au modèle de l’intellectuel (à la)Sartre qui a marqué ses années de formation, il se consacre avant tout à ce qu’il est convenu d’appeler le «premier Sartre» — sans pour autant prendre le soin d’analyser en détail Situations, II —, et, lorsqu’il s’aventure à évoquer la Critique de la raison dialectique (1960) ou L’Idiot de la famille (1971-1972), c’est de façon plus ou moins schématique ou partielle : outre que dans des ouvrages aussi volumineux que l’Esquisse d’une théorie de la pratique ou, plus encore, Le Sens pratique, on aurait pu s’attendre à ce que la Critique de la raison dialectique soit traitée autrement qu’en trois ou quatre pages et moins de dix notes, on ne peut qu’être surpris que la méthode biographique de Sartre ne soit presque exclusivement abordée qu’au travers des pages de L’Etre et le Néant sur la psychanalyse existentielle (quatrième partie, chap. II, section I) et d’un extrait de L’Idiot de la famille paru dans Les Temps Modernes sous le titre de «La Conscience de classe chez Flaubert» (nos 240-241, mai-juin 1966). Il va de soi que rien n’empêchait le sociologue, après avoir lu les trois volumes de l’étude, de reconsidérer son point de vue dans Les Règles de l’art. Qui plus est, ne pas tenir compte de Situations, II dans son intégralité — ou, comme le fait G. Mauger, ne se référer qu’à la seule «Présentation» des Temps Modernes (1er octobre 1945) — et passer sous silence les deux textes sur les intellectuels recueillis dans Situations, VIII («Plaidoyer pour les intellectuels» et «L’Ami du peuple»), c’est passer à côté d’une pensée et d’une action complexes qui n’ont cessé d’évoluer — ou, du moins, c’est s’exposer au réductionnisme. Certes, l’auteur de Situations, VIII déplore la disparition des intellectuels universalistes au profit des spécialistes (cf. «Plaidoyer pour les intellectuels», 1965, in Situations, VIII, Gallimard, 1972, p. 377). Il est certain aussi que, dans ces mêmes Situations, VIII, puis dans le film réalisé par A. Astruc et M. Contat (Gallimard, 1977, p. 12), Sartre fait son mea culpa, après un mouvement de mai 68 qui a remis les intellectuels en question : il reconnaît qu’il est un intellectuel classique, à savoir un «type qui tire une bonne conscience de sa mauvaise conscience par les actes (qui sont en général des écrits) que celle-ci lui fait faire en d’autres domaines» (p. 461) et qui, tout en se prétendant porte-parole des opprimés, se contente de tenir des discours théoriques.

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Libr-critique » [Chronique] La “crise” des intellectuels said,

décembre 21, 2006 @ 14:15

[...] Pour une réflexion plus approfondie sur les intellectuels critiques, on me permettra de renvoyer à un long article paru dans la rubrique “Recherche” le 20 janvier dernier – et dont paraîtra une nouvelle version début 2007. [...]

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