[Chronique] Edith Azam, en passant à côté de la folie
[lire la présentation générale du livre]
D’emblée le dire, et très certainement devoir le justifier : je ne fais pas partie de ceux qui sont enthousiastes face aux textes d’Édith Azam. Si j’apprécie beaucoup — comme je l’avais dit — les deux lectures que j’ai pu voir d’elle lors du festival de Lodève, au sens où elle incarne bien un caractère pathologique propre à ses textes, je ne vois rien qui dans ses textes soit réellement remarquable… Face à l’engouement qui la suit, je me prends à réfléchir et je crois devoir justifier mon jugement. Le texte Letika klinik, dont le titre est pourtant je trouve assez remarquable au niveau sonore, en reste à une forme très classique de prose versifiée, proche de l’oralité, travaillée par certaines boucles et décrivant un état psychiatrique qui est loin de nous plonger hors du sens, mais qui se rapproche davantage d’un lyrisme de la folie, jouant sur la fragilité du « je ». La question psycho-pathologique en poésie n’est pas rare, elle est même liée à une poésie de l’intime, de l’implosion ou de l’explosion du sujet, et trop souvent elle tourne autour de caractères assez adolescents, liés à la forme de détresse de ce moment fragile et momentané de la construction de soi.
Le hors-sens psycho-pathologique on le retrouve bien évidemment chez Henri Michaux, qui même s’il aborde aussi bien la folie que la drogue dans des formes linguistiques parfois peu idiolectales, cependant témoigne d’une inventivité cérébrale désarçonnante, qui conduit dans certaines contrées inquiétantes… Connaissance par les gouffres, où « la chute de l’homme est notre histoire » au sens où pour lui il faut se débrouiller « dans la foule en mouvement » qui fissure nos êtres, de sorte que « tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre ».
Tout autrement, cette folie d’Artaud, tant copiée et glosée, n’est pas celle d’un sens s’accomplissant, mais tient toujours à cette impossible saisie de soi (« il manque une concordance entre la minute de mes états et mes mots »), le conduisant dans les cahiers de Rodez à explorer les voies aussi bien glossolaliques que du dessin. Artaud, de par la vérité qu’il cherche sur lui-même, (s’)expose tragiquement le texte en tant qu’il est sans cesse habité, hanté, par un hors-sens, conduisant jusqu’à l’échec de son écriture. C’est parce qu’il s’affronte à l’innommable, que son écriture, sa voix singulière, obtient cette acuité caractéristique sur son propre état. C’est parce que dans le texte l’imprésentable est à l’oeuvre que loin de tout lyrisme, nous ne faisons face qu’à la présentation crue d’un être en souffrance dans les mots.
Avec le texte d’Édith Azam, tout à la fois, nous faisons face à une langue simple, aux associations un peu convenues parfois, car Perrier c’est fou avec ces bulles et c’est bien évident que la folie c’est avoir un petit vélo dans la tête au point de pédaler à vide dans le crâne, et d’autre part à une description sans réelle amplification, pour être une oeuvre qui décloisonne le sens. Or, ou bien la folie s’immisce dans la textualité, devient ruminante, entraînant dans un par-delà des variations psychologiques classiques (comme c’est le cas dans les premières oeuvres de Pennequin, telle Dedans qui conduit à un étouffement) et la langue alors dévaste toute appréhension dans des circularités, dans des boucles qui obnubilent toute prétention à la saisie, ou bien la folie est représentée, narrée, imagée, et alors on a à faire à tentative de construction de la folie, qui dans bien des cas, recouvre la puissance des dérives psychopathologiques. Cette dernière approche conduit la plupart du temps à une forme de lyrisme, où le caractère pathologique est réduit à l’image. Édith Azam me paraît appartenir à la deuxième dimension : une représentation de soi, plus qu’une présentation, dont les motifs d’écriture, sont assez peu originaux, dès lors qu’il ne s’agit que d’un rapport obsessionnel à l’amour lié à un internement,
Et là… Et là sur ce vieux cahier d’écriture
Sur ce vieux cahier qu’est pour toi :
Je pleure.
Je ne sais pas quoi d’autre faire,
Faire quoi d’autre que : écrire…
Et comment faire alors,
Comment pour que ces trucs-là,
Ces trucs, ces hoquète-coeurs,
Comment faire pour qu’ils s’arrachent
Alors la question qui reste : pour quelles raisons un tel engouement ? Certainement, et ici il faut le souligner, du fait qu’Édith Azam soit une très bonne lectrice de ses textes, leur donnant l’épaisseur qu’ à la seule lecture il ne me semble pas avoir ?