[Chronique] Raphaël Majan ou l'antipolar

[Chronique] Raphaël Majan ou l’antipolar

juillet 5, 2007
in Category: chroniques, UNE
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majan2.jpgRaphaël Majan, Adieu les pauvres [AP] et Les copropriétaires [C], P.O.L, 2007, 12 € le volume ISBN : 978-2-84682-197-1 et 978-2-84682-198-8
Deux extraits des Carnets du commissaire Liberty :
« Si, après chaque meurtre, on arrêtait immédiatement le premier ou le deuxième venu, il n’y aurait plus de crime impuni, et la police gagnerait un temps fou qu’elle pourrait consacrer à des opérations de sécurité pour rassurer la population » (exergue à chaque volume).

« Le meurtre de proximité, ça éclaircit la vie quotidienne » (Les copropriétaires, rabat de couverture).

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Anti-Christie

majan1.jpgSi l’on veut comprendre pourquoi chacun des quatorze épisodes de la série lancée en 2004 par un ancien fonctionnaire du Ministère de l’intérieur a pour sous-titre « Une contre-enquête du commissaire Liberty », il suffit de considérer le quatorzième et avant-dernier chapitre de Adieu les pauvres (« En plein Agatha Christie »), où l’on assiste « à la grande scène résolutoire finale, comme dans un Agatha Christie ». Le « comme » nous prévient explicitement qu’il s’agit d’une parodie. Devant un parterre d’auditeurs ébahis dont le seul point commun est une inhumanité hors du commun, celui qui « a le sentiment qu’Agatha Christie romance beaucoup dans ses scènes finales résolutoires » se retrouve dans une fâcheuse posture, encombré qu’il est par une fille adultérine que tous sauf lui qualifient d' »horreur » : « Hercule Poirot aussi serait un tout autre détective s’il devait se trimballer sa propre fille de deux ans et demi pendant toutes ses enquêtes, grande scène résolutoire finale incluse où elle empêcherait tout le monde d’entendre quoi que ce soit en hurlant tout son saoul ». Le commissaire Wallance, qui doit son surnom au film de John Ford L’Homme qui tua Liberty Valance, n’en réussit pas moins à transformer la soupe d’arme en mobile du crime et à faire endosser la responsabilité d’un double crime singulier à deux SDF, Double Jojo (car double de l’une des victimes, Christian Jaubiscoton, dit Jojo) et son acolyte, Titi. Au trou, donc, ces deux moins-que-rien « qu’un avocat commis d’office ne serait pas à même de sauver au tribunal avec les sales têtes qu’ils ont » – ou plutôt à la soupe, pour reprendre une expression incontrôlée de ce drôle de policier sujet à de fréquents lapsus !

Antimonde

C’est dire que nous avons affaire à un antititre, qui ne salue pas tant la disparition de la pauvreté que celle de pauvres dont les représentants de l’ordre social se débarrassent, cibles idéales pour « faire baisser les statistiques de la délinquance » (89). Car, dans l’infâme microcosme policier et judiciaire ici décrit, qui comprend notamment un juge pervers (Aramandes), un commissaire sexuellement et judiciairement douteux, gros et grossier personnage de 54 ans (Liberty) et un commissaire divisionnaire « pour qui le bureau n’est rien de plus qu’une résidence secondaire où il passe épisodiquement quelques heures entre deux rendez-vous plus ou moins galants » (107), l’objectif principal est de trouver « des coupables impeccables » (89). C’est tout particulièrement celui du commissaire Liberty, qui résout d’autant plus vite « les plus grandes énigmes de notre temps » (sic !) que, le plus souvent, il commet lui-même les meurtres… Outre l’efficacité dont il vient d’être question, d’autres raisons apparaissent dans le discours rapporté ou les propos mêmes de l’ironique narrateur, qui soulignent tous le cynisme et la mauvaise foi de celui qui se libère sans vergogne de sa mission (Liberty le bien nommé, donc !). Deux exemples : « S’il assassine, s’il décrète coupables des individus qui pourraient aux yeux de beaucoup protester à excellent droit de leur innocence, il ne le fait pas pour son bon plaisir mais bien pour la sécurité de sa patrie, et qu’est-ce que la sécurité sinon le socle de la liberté ? » (8) ; « quand il ne tue pas lui-même, il est moins au courant du déroulement réel de l’affaire, d’où sa résolution d’opérer un maximum d’assassinats personnellement pour faciliter des enquêtes rapides » (154).

Un antipolar jubilatoire

Dans ces conditions, se trouve remis en question le code herméneutique mis en évidence par Roland Barthes, à qui il est d’ailleurs fait allusion à la page 68 : comment des faits ou des objets anodins pourraient-ils prendre rétroactivement sens dans les parodies de raisonnement logique que nous proposent les contre-enquêtes du commissaire Liberty ? Les indices et présumées pièces à conviction, comme les chaussures du criminel antipolicier dans Adieu les pauvres et son arme de service dans Les copropriétaires, parce que dépouillées de leur fonction, deviennent proprement insensées, alors que d’autres revêtent in extremis une importance capitale. Tel est le cas de l’imperméable dans ce passage ironique qui clôt la section « En plein Agatha Christie » : « Il n’avait pas pensé à mal en abandonnant l’imperméable sur place, il ne l’a fait que par commodité, de même que les grands artistes nous donnent parfois leurs plus belles oeuvres quand ils ont l’impression de seulement se délasser avec un travail mineur ».

Ainsi triomphent l’artifice, le gratuit, l’incongru. Avec ces récits invraisemblables et dépourvus de suspense, où des pseudo-mystères sont résolus par un flic serial killer au gré de son inspiration, alors qu’un vrai mystère comme celui de l’affaire Torkaminon demeure énigmatique – échappant à sa compétence du seul fait que, pour une fois, ce ne soit pas lui l’auteur du crime -, Raphaël Majan prend un malin plaisir à transgresser les lois du genre, à tordre le cou aux « polars désuets » (C, 51) : ce n’est pas un hasard si, dans L’Auteur de polars (2005), le commissaire Liberty a le bon goût de débarrasser le milieu littéraire d’un piètre écrivain (Plouf !). Ces antipolars sont d’autant moins sérieux que règne un humour noir irrésistible. Que penser, par exemple, d’une veuve qui, sitôt après la tragique disparition d’un mari sauvagement assassiné dans sa cuisine, s’adonne à ce genre de plaisanteries : « Il a toujours été aussi nul en bricolage qu’en cuisine […]. Peut-être qu’il a voulu se mijoter des yeux en neige » (AP, 32) ; « Il n’a jamais eu grand-chose dans le crâne mais il ne lui restait rien. En revanche, la cuisine, le sol, les murs, l’évier, je préfère ne pas en parler » (126) ? L’autre volume n’est pas en reste : « il [Wallance] n’a jamais tué personne au cimetière, ce pourrait être une expérience neuve qui ferait faire des économies au moins de transports à la famille du disparu » (C, 102). À la fin, la parodie va jusqu’à se conjuguer au grotesque dans cette intervention ironique du narrateur : « Ca suinte l’urine, cette enquête » (C, 180). En outre, certaines discussions ne sont pas loin d’atteindre les sommets du loufoque, comme celle autour du malheureux Jaubiscoton : « C’est très pénible, pour une mère, de voir son fils adulte finir mort dans un bol de soupe […]. – Pas dans un bol, dans une marmite »
(AP, 122) ; « En tant que légiste, c’était hier soir la première fois que je voyais un cadavre se promener dans la soupe, non pas pieds nus puisqu’il avait ses chaussettes, mais sans ses souliers » (134) ; « Peut-être qu’il voulait se servir de son soulier comme d’une louche pour avoir un rab de potage » (138). Et le lecteur de bénéficier en prime d’un point de vue décalé sur le monde : « le potage est un résumé de l’histoire du monde » (81).

En fait, ces ouvrages nous interrogent sur ce qu’il en est du fameux polar à une époque où, faits divers et séries TV obligent, le policier est désormais l’une des catégories de perception dominantes du monde social. Rien d’étonnant, donc, à ce que les réactions des proches de la victime, « genre « Non, ce n’est pas possible ? » ou « Quoi ? Mais je l’ai encore vu tout à l’heure », […] révèlent plus une culture télévisuelle qu’une franchise spontanée » (C, 101). Les rapports au monde sont à ce point médiatisés que des copropriétaires peuvent se réjouir qu’enfin leur immeuble accède à la scène médiatique grâce à un crime abominable : « Croyez-moi, ça va être que du bonheur pour les journalistes, « L’ascenseur habite au 59 ter » ou « L’ascenseur frappe toujours deux fois », j’espère que non. Voilà enfin qu’il y a de l’actualité chez nous » (C, 125). Sont ici parodiés des lieux communs actuels comme les pratiques ludiquement intertextuelles des journalistes, tandis que le texte même renvoie à des films policiers cultes (Clouzot, L’Assassin habite au 21, 1942, d’après le roman de Steeman publié en 1939, et Garnett, Le Facteur frappe toujours deux fois, 1946), quelques pages après l’allusion au Mystère de la chambre jaune. Dans Adieu les pauvres, la déterritorialisation des références ouvre une nouvelle voie vers l’incongru : « pas mal vu pas mal dit, très drôle, dit Judith Torkaminon en un pastiche beckettien » (7O) ; « Il y a donc quelque chose d’humiliant à avoir assassiné pour ce résultat, même si ça ne retire rien à la beauté de son meurtre, mais il n’est pas flaubertien pour deux sous dans son travail, plus partisan de l’utilitarisme que de l’art pour l’art » (94)…

Ainsi en va-t-il du polar que d’aucuns qualifieraient de postmoderne : prédominent le second degré, l’ambivalence, la distanciation, les jeux avec le lecteur comme avec la bibliothèque ou la cinéthèque du policier… Cela étant, on retrouve chez Raphaël Majan au moins deux caractéristiques du polar traditionnel : très lisible, il flirte avec l’air ambiant (en l’occurrence ici, la vogue du ludique et du trash), tout en tendant un miroir critique à notre société secturitaire par le biais d’un « justicier au service de la sécurité » (C, 36).

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Fabrice Thumerel

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