[Chronique] Julie Douard, Usage communal du corps féminin, par Périne Pichon

[Chronique] Julie Douard, Usage communal du corps féminin, par Périne Pichon

février 13, 2014
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
2 1994 23
[Chronique] Julie Douard, Usage communal du corps féminin, par Périne Pichon

Ça pourrait commencer comme : « Dans un village lointain très très lointain… »

Julie Douard, Usage communal du corps féminin, 240 pages, 16, 50 euros,  ISBN : 978-2-8180-1915-3.

 

Le titre de ce roman de Julie Douard – qui sera ce soir à la Librairie Eureka Street à Caen – peut déconcerter, surtout à cause de cet adjectif « communal ». « Communal », c’est-à-dire qui appartient à la commune, un usage « communal » serait donc un usage fait par la commune.

 

Le récit débute avec Marie Marron, personnage central de la première partie. Être marron signifie généralement se faire avoir. Or Marie est une jeune fille naïve, voire godiche qui vit chez sa tante Hortense, Claude Marron de son vrai nom. On devine que les deux femmes habitent ce genre de petit village perdu où tout le monde connaît chacun ; un endroit seulement désigné par le nom : « le pays », à trente kilomètre de la « petite ville » la plus proche. Un « trou » anonyme, enfin.

Là, Marie a tous les atouts, avec le nom naïf d’une vierge en prime, pour être un pigeon. D’autant plus qu’elle rencontre un petit ambitieux minable, Gustave Machin. Ironie du sort : cet apprenti mégalo est doté du patronyme le plus insignifiant possible, car « machin », c’est souvent ainsi qu’on désigne celui dont on a oublié le nom.

 

Curieusement, les personnages de ce coin paumé décrit par une narratrice souvent caustique, semblent tous tenir de la caricature de village. Chacun représente un « type » : la cruche, l’étudiant, le médecin de village, le maire, les producteurs bios…. ils possèdent tous des traits caractéristiques qui les rendent aisément reconnaissables aux lecteurs, voire familiers. Et la narration, omnisciente, use ça et là du discours indirect libre et d’un pronom indéfini « on » à la fois pour marquer une distance ironique par rapport à ces personnages et pour accentuer cette familiarité. Surtout, tous possèdent un petit défaut monstrueux pour se distinguer les uns des autres et pour amuser le lectorat : Gustave Machin est malade des nerfs et pleure à la moindre frustration, Marie Machin est très grande, très lente, et naïve au point de ne s’étonner de rien, la secrétaire du maire est si laide qu’elle ne « peut s’encadrer » et espère se faire « refaire le portrait » par quelques chirurgiens esthétiques…. Une tension s’instaure entre le caricatural et la singularité des habitants de la commune de Marie Machin.

 

De cette commune anonyme, personne ne semble sortir, ou rarement pour aller brièvement à la ville, ou, dans le cas de Maryse Chabodon, la femme du dentiste, pour s’ennuyer aux Baléares. Pas pour longtemps, on la rappelle vite : la vie communale reprend ses droits, elle doit voir son fils hospitalisé d’urgence. De fait, si la vie de la commune est décrite soigneusement, on ignore ce qui s’y passe à l’extérieur. Des échos de la vie citadine sont rapportés par le fils du maire, la gazette du village en quelque sorte, dont le père tente en vain de singer les « dernières tendances » pour faire grimper la popularité du pays. Comme ce concours de Misses, qui fait s’insurger la seule élue féminine du conseil municipal : « cet usage public du corps féminin à des fins publicitaire est intolérable ! » La petite phrase met la puce à l’oreille : «l’usage communal du corps féminin », c’est l’utilisation par la commune du corps. Le meurtre de la secrétaire du maire fait vivre un feuilleton policier à ladite commune, l’hystérie de Maryse lui sert de spectacle, et Josette, la pute du village sert au plaisir. Quant à Marie, elle devient progressivement la représentante de la commune.

 

Les événements du village, racontés suivant un ordre chronologique, constituent une « Chronique», soulignant la clôture du lieu. Chacun commente les nouvelles du jour en cancanant, sans sortir des limites du village. La narratrice semble s’amuser à rapporter les cancans et conclusions de l’opinion communale : « Gustave Machin ne comprenait pas pourquoi ses anciennes connaissances ne se précipitaient pas pour lui acheter ses salades […]beaucoup de gens du pays l’avaient vu en larmes à la mairie, le croyaient encore malade, peut-être contagieux. » (p.151) Quand on connaît le goût de Gustave Machin pour les longs discours vains et les argumentations inutiles, le nom « salade » prend une connotation particulière. C’est aussi bien la production maraîchère que les sornettes verbales du jeune homme qui ne trouvent pas preneurs. Gustave Machin est donc loin de jouir d’une grande popularité dans l’opinion publique « du pays », contrairement justement à Marie, qui grimpe les échelons.

 

Mais il faudra bien en sortir, du pays. Et paradoxalement, cette gourde de Marie Marron, débarrassée de son prétendant parti en cure, en a les moyens. Progressivement, le personnage évolue, se défait de ses oripeaux de caricature. La grande asperge perd sa timidité, prend du caractère et même les gens de la commune la voient d’un autre œil, puisqu’elle devient l’icône du pays : « […] même sur la photo du journal dont elle faisait la une et qui, joliment encadrée, ornait la devanture du bistrot qui jouxtait la mairie. Le correspondant local avait jugé plus judicieux de mettre en avant la fille du pays, qui avait remplacé au pied levé ce nullard de vieux saltimbanque, plutôt que la gagnante du concours [de Misses] » (p. 212). On retrouve ici « l’usage communal » qui est fait du corps féminin… Mais cette soudaine popularité de Marie lui fournit également la clef des champs pour quitter le village. Peut-être trouvera-t-elle la réponse à cette question qu’elle pose à sa tante, au début du livre, inspirée par Gustave : appartient-elle « au monde des vrais gens » ?

 

Dans l’enclos de la commune, difficile de le savoir. L’apprentissage de Marie n’est donc pas achevé, et il va falloir qu’elle franchisse les frontières de ce pays imaginaire pour chercher un semblant de « vérité ». Toutefois, si cette émancipation se fait à travers le cadre photographique, la question se pose de son efficacité et du lieu exact de la dite « vérité ».

, , ,
rédaction

View my other posts

2 comments

  1. Marie

    Chronique impeccable ! Mais reste-t-il une place pour la découverte du livre si tu me dis TOUT ! 🙂

  2. Périne

    Eh ! Qui te dit que c’est « TOUT » ?! ^^
    Quel passage est en trop, d’après toi ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *