[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l'habitant (3/3)

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (3/3)

janvier 23, 2014
in Category: créations, UNE
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[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (3/3)

Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"… avec ici le même irrésistible humour ! [voir la précédente livraison]

 

Bénéficiaire n° 5

 

Une année chez Mlle Varoux, 13 rue des Espagnols à Gonnes-sur-l’Odon

 

Bertrand Marlich, bilan

En débarquant chez Mlle Varoux, j’ai su tout de suite que Gonnes-sur-l’Odon ne serait pas une fête. Quel bled ! L’Odon est un égout. La rue des Espagnols n’a rien d’espagnol. Tromperie, saleté partout. Et même, Mlle Varoux, celle qui m’avait ouvert la porte, n’était pas la véritable Mlle Varoux mais sa belle-sœur, c’est-à-dire Mme Varoux, la femme du frère de la vraie demoiselle Varoux. (On m’a dit que ce frère faisait son militaire en Afghanistan, j’ai pensé Ça fait loin.) Mlle Varoux, à l’instant où j’ai toqué chez elle, était à l’entresol occupée avec des appareils à se faire sa dialyse à domicile, ce qui la pauvre l’avait empêchée de m’accueillir en personne. Ça doit être l’écrivain ! a gueulé sa belle-sœur en m’ouvrant, armée de son chien ; un de ces chiens agressifs à tête de cul dont la simple vue m’a fait froid au même endroit. Courage. J’ai reculé avant d’entrer. Telle fut mon arrivée chez l’habitant à Gonnes-sur-l’Odon, pas glorieuse ; et ça sentait le frit dans le couloir. La suite, pas mieux. Bref, les conditions n’y étant pas, Les Putains surgissantes, le gros roman salé-suave que j’étais venu écrire ici, je n’ai pas pu ; rien à faire. J’ai dû me rabattre sur Don Saladier de la Vega, projet de moindre envergure, un pastiche de Zorro sur fond de scandales dans le milieu de la restauration industrielle (oui, une pitrerie indigne de moi, je sais). J’en ai écrit une centaine de chapitres sur les cent soixante prévus. Je les lisais au fur et à mesure à Mlle Varoux, pendant ses heures de séances, pour lui faire passer sa dialyse. Ça l’amusait, moi un peu moins mais la sensation d’être utile (rare pour un écrivain) compensait. Il y a eu entre nous comme une complicité. Elle m’a fait ses confidences, que sa belle-sœur était une salope, le clébard une horreur. J’ai dit Y a qu’à les empoisonner ! Elle a ri. Le lendemain, on a reçu la nouvelle de la mort du frère, tué en Afghanistan. La belle-sœur, elle n’en a pas fait une maladie. Peu après, j’ai empoisonné le chien. Ainsi va la vie à Gonnes.

 

 

 Bénéficiaire n° 6

Une année chez M. et Mme Perrucci, 80 rue de la Halle-Duissert à Lupignac-le-Château

 

Julia Boumester, bilan

Je suis arrivée en octobre chez les Perrucci, à Lupignac-le-Château. Je voulais écrire Les Maîtres de l’Échelle, un roman compliqué auquel j’avais beaucoup réfléchi et dont j’espérais me libérer à la faveur de cette retraite à la campagne. Mais à peine ai-je été installée que Mme Perrucci est venue m’annoncer qu’ils partaient en voyage. Elle m’a dit Julia, le tour du monde ! On vous trouve très sympathique, on vous laisse la maison. Ils m’ont donné leurs instructions pour le courrier, les chats, les plantes, etc., et ils sont partis. Des malins, ces Perrucci ! Je ne leur en ai pas voulu. Il n’empêche que très vite la solitude a commencé à me tourmenter; j’ai senti venir la déprime et s’enliser Les Maîtres de l’Échelle. Début novembre, pour me distraire, je suis allée visiter le château de Lupignac; très joli, beaux meubles, quelques tableaux intéressants, jardin à la française, et j’ai eu l’occasion de faire la connaissance du propriétaire, M. Gauin des Hons, Charles. De la classe, physique physique, idées impertinentes, humour anglais. On a sympathisé jusqu’à tard dans la nuit. Le lendemain, il m’a offert de rester au château. J’aurais bien dit oui. J’ai dit non. Mais je suis restée. Je me sentais liée par mon contrat ÉCRIVAIN CHEZ L’HABITANT et l’enjeu du texte à écrire, Charles a fait le nécessaire pour lever cet obstacle ; un dispositif double, je dois dire irrésistible. D’abord, il a recruté un gardien qu’il a posté chez les Perrucci, ensuite un nègre (parisien !) pour rédiger Les Maîtres de l’Échelle à ma place. Et voilà. J’ai pensé Quitte à passer un an à Lupignac, autant vivre au château. Les premières semaines, l’oisiveté en valait la peine. C’est ce qu’il m’a semblé. Charles, mordu, amouraché, me faisait passer le temps avec ses nombreux jeux et jouets érotiques (ses cages, son donjon). Je n’ai jamais eu autant de plaisir à m’ennuyer qu’avec lui. En février l’envie de travailler est revenue, et j’ai écrit Le Chartreux de Lupignac en six mois. Charles l’a lu fin août : il a assez aimé.

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rédaction

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