[Dossier sur la subversion - 10] Colette Tron, Le peuple manque-t-il ?

[Dossier sur la subversion – 10] Colette Tron, Le peuple manque-t-il ?

mars 10, 2011
in Category: chroniques, UNE
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Et si, contre le populisme culturel, la subversion consistait aujourd’hui à inventer de nouvelles formes d’art populaire ? de nouvelles corrélations entre "art" et "peuple" ? Telle est la question cruciale que nous pose Colette Tron, directrice d’Alphabetville, après bien d’autres auteurs qui ont marqué LIBR-CRITIQUE (Annie Ernaux, Jean-Claude Pinson, Nathalie Quintane…).

Ce texte s’inscrit dans une réflexion qui devrait se poursuivre jusqu’en 2012 sur le thème "Le peuple manque-t-il ? Variations sur l’art et le peuple", venant à la suite de Esthétique et société. [Lire la présentation du dossier]

Le peuple manque-t-il ?

Connue sous l’expression "le peuple manque", la phrase est à l’origine celle de l’artiste Paul Klee dans sa Théorie de l’art moderne : "Faute d’un peuple qui nous porte", constatant les limites de l’action du Bauhaus. Hiatus entre la nouveauté en art, ou l’avant-garde artistique, et sa réception, sa compréhension, par le peuple, sa "culturalisation" dans la société ?… Ce que Paul Klee voulait dire quand il disait "le peuple manque", commentera bien plus tard le philosophe Gilles Deleuze : "Le peuple manque et il ne manque pas. Le peuple manque, cela veut dire que cette affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et un peuple qui n’existe pas encore, n’est pas, et ne sera jamais claire."

Que peut-il se passer entre l’art et le peuple ? Qu’est-ce qui annonce quoi ? L’art précéderait le peuple ? Qui doit être porté, si l’on reprend le mot de Klee ? Et qu’est-ce qui se représente par et dans l’art : le peuple existant ou à venir ?

Dans la relation posée ici, les mouvements de l’histoire y sont intriqués. Et l’art est politique.

Actif tout autant que symbolique.

Mais la modernité artistique dans laquelle Klee agit, s’accompagne de la modernisation, scientifique et technique, elle-même accompagnée de l’industrialisation, nouvelle méthode de production, qui gagnera aussi les arts et la culture, le capitalisme se chargeant de leur marchandisation. Industrie culturelle théorisée et critiquée par Horkheimer et Adorno, le principe en est d’avoir réduit la vie culturelle à la production et consommation d’objets comme tout système d’échange. A production de masse, culture de masse, où la notion de peuple s’annule, et où, écrivait Adorno dans sa Théorie esthétique, "les consommateurs culturels" régressent alors au fétichisme de la marchandise, "chose parmi les choses", quelconque et indifférenciée, générant une "désartification", c’est-à-dire une disqualification de l’œuvre d’art, de son caractère symbolique et auratique (ce qui ne signifie pas sacré ou sacralisant au sens religieux mais séparé, du banal, du quotidien, du temps ordinaire). Son statut dans la société s’y dissout alors et se généralise le poncif de son inutilité fonctionnelle en même que la spiritualité (en opposition à la matérialité, et encore une fois non au sens religieux) disparaît des enjeux culturels. Alors que les tentatives de rapprochement de l’art et de la vie (comme par exemple faire de sa vie une œuvre d’art, ne plus appartenir à l’art, faire de l’art pour rendre la vie plus intéressante que l’art, inventer un art de vivre…) demeurent circonscrites à des postures d’artistes, des expériences de vie, des groupements ponctuels, des communautés, ou des utopies. Nous sommes bon gré ou mal gré les héritiers de cette situation, et les industries culturelles ont largement recouvert les modes de fonctionnement de la culture, pour peut-être devenir la culture industrielle, milieu dans lequel nous vivons et que le marché nous impose, quels que soient les biens produits : information, pratiques artistiques et culturelles, mode, nourriture, tourisme… et peut-être les êtres mêmes sont-ils "customisés", assujettis aux objets, réifiés eux-mêmes. Nous sommes tous des produits culturels, écrit Houellebecq dans son dernier roman (La carte et le territoire, Flammarion, 2010), bien conscient de son statut, qu’il le fabrique ou qu’on lui assigne.

Modèle dans lequel nous, peuple, tentons de survivre et face auquel nous voudrions inventer une autre culture, pour de nouvelles inscriptions des œuvres dans la société, de nouvelles relations entre art et peuple.

Modèle de la consommation massive et rentabiliste, affectant aujourd’hui également des politiques publiques qui confondent démocratisation culturelle et populisme culturel.
Le peuple survivra-t-il à cette dictature de l’audimat, à cette soumission à la quantité plutôt qu’à la qualité ?
"Populisme" n’est pas "populaire", et ne sera jamais bâtisseur d’un peuple à venir. "L’idéal de l’identification, écrivait encore Adorno à propos de l’œuvre d’art, ne consiste pas à rendre l’œuvre semblable à soi-même mais à se faire semblable à elle." L’expérience esthétique est une ouverture des sens, de la sensibilité, amenant vers l’inconnu, vers un nouveau savoir, une autre conscience de soi et du monde, plutôt que de ramener au connu, au déjà su, ou "déjà vu". Tel pourrait être l’objet de l’œuvre d’art vis-à-vis des singularités qui forme(ro)nt un peuple.

Le peuple manque-t-il ?

Il est présent et absent, "majorité silencieuse" qui apparaît dans et par le renversement de l’ordre social, quel qu’il soit. Et ne le voit-on pas actuellement au sud de la Méditerranée ? Ne voit-on pas la force de l’insurrection dans l’union d’un peuple, que jusque là on ignorait exister sous cette forme, agir jusqu’à la subversion (car subversion signifie étymologiquement renversement) ?

Et résonne cette proposition de l’auteur Nathalie Quintane : "Le peuple n’est pas une possibilité ; il est effectif dès qu’il agit." Alors, il est peut-être temps de s’organiser…

"Moi aussi, je voulais être du côté de ceux qui s’organisent. Plutôt de ce côté-là que de l’autre. Celui des patates. Parce que je venais des patates. Je venais superlativement des patates. Des générations d’ouvriers agricoles me précédaient, qui avaient dû passer une partie de leur vie à les planter, les patates. Au tournant du XIXe-XXe, ils étaient passés à l’usine, toujours en cultivant leurs patates parallèlement, pour pouvoir bouffer ; mais ça n’avait pas duré longtemps, les usines avaient fermé, les jeunes étaient devenus employés dans des banlieues, rêvant aux patates, au moment où ils pourraient enfin reprendre leur culture." Et pour amorcer le renversement culturel, et "reprendre sa culture", une mise en pratique (parmi d’autres à venir), lire Tomates de Nathalie Quintane (P.O.L, 2010), dont ces lignes et les suivantes sont extraites : "Logiquement, ce qui me touchait le plus, chez Artaud, c’était quand les autres, ceux qui s’organisent, étaient venus le visiter, à l’asile, en pleine guerre, et qu’il leur avait hurlé pour toute réponse qu’il voulait des patates. Des patates. Car il crevait de faim. Mais quand on a vécu si longtemps parmi les patates, patate soi-même, et qu’on s’est toujours sentie comme un sac, un jour évidemment on quitte Pommes de terre frites. On écrit des livres. On écrit ce livre, qui est un anti-patate."

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rédaction

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