[Texte] Stéphane Rouzé, <em><strong>L'Arche de Moinous</em></strong>

[Texte] Stéphane Rouzé, L’Arche de Moinous

juin 26, 2009
in Category: créations, UNE
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Voici en six livraisons l’hommage que Stéphane Rouzé a souhaité rendre à son ami Raymond Federman pour ses 81 ans. Avant que ne paraisse chez Léo Scheer, le 6 septembre exactement, le prochain livre de cet incomparable écrivain (Les Carcasses), celui qui a traduit À la queue leu leu et anime le site Lelem nous offre ce "récit qui avance tant bien que mal"…

— Dites —

— Est-ce que —

— Est-ce que cela vous tenterait —

 

— Dites —
— Est-ce que cela
vous tenterait
d’embarquer
sur
l’Arche de Moinous —

V                                                                                                                                                   V
                                                                                                                                                                                                                      VV                                                                                                                                           VV
          VVV                                                                                                                     VVV
                      VVVV                                                                                            VVVV
                                 VVVVV                                                                   VVVVV
                                               VVVVVV                               VVVVVV
                                                                        VVVV

Que l’on vous en dise plus — non pas que vous soyez timide peureux ou même paresseux mais décider d’embarquer pour un voyage comme ça à brûle pourpoint sans rien savoir de plus sur l’Arche de Moinous – Vous – vous – vous — ah ce maudit vouvoiement — ah cette maudite distance qui en toutes circonstances — oui en toutes circonstances nous tient justement ou injustement — et parfois avec justesse — à bonne distance des autres — ah s’il n’y avait pas ce parti pris de la peau — bon — on n’en peut plus lecteur de te vouvoyer – alors si tu veux bien on va te tutoyer – Faire peau à peau – es-tu ok — tu préfères ne pas tenter le diable — bon on comprend — par les temps merdeux qui courent — par ces temps de grand n’importe quoi — la Crise économique le HIV les grippes H5N A-je ne sais quoi — les pirates en Somalie et toutes les catastrophes imaginaires etc…etc. – Ah quelle époque — époque de merde où tout même le climat fout le camp – mais notre époque est-elle vraiment plus ou moins merdeuse que les précédentes — pas sûr — bon ne disons ni de bien ni de mal de notre époque car peu importe — n’en disons rien de plus car tout a été plus ou moins déjà dit — n’est-ce pas — tu souhaiterais tout de même en savoir plus sur l’Arche de Moinous — savoir où te mènera ce voyage — en somme il faudrait en préambule que l’on te propose un aperçu de ce qu’est ou ce que sera l’Arche de Moinous — ah si on peut te refiler un prospectus — comment dire — les mots manquent quand il faut dire et sont tuants quand il est impossible de taire — pour tout dire — à l’instant même où cette phrase s’écrit nous ignorons nous-même ce que sera l’Arche de Moinous — nous n’en savons rien — car cette histoire s’improvise telle une rumeur transmissible dans toutes les directions — pour tout dire — cette histoire risque même d’être fort digressive — ballottée cahin-caha ici ou là — et ce tout en racontant un ailleurs dans le même temps — ou dans un autre temps — dans un autre espace-temps — qu’importe l’unité de lieu — qu’importe le temps — digressive — c’est à dire — s’éloignant du coeur de la cible — la voici qui s’en rapproche subrepticement — pour l’atteindre ou ne pas l’atteindre — on s’en fout — peu importe — elle s’éloigne et tourne autour — danse et dessine tout autour comme une toile d’araignée — pour mieux ne pas — pour Rater mieux — donc Lecteur — si tu lis cette histoire pour savoir où l’Arche de Moinous va — si tu lis cette histoire pour savoir ce qui va se passer à la fin alors là lecteur permets-nous de te dire que tu perds ton temps – alors oublie cette histoire immédiatement – et passe vite à une autre activité – une activité utile — une activité louable — une activité plus rentable — comme on dit —

Mais si toutefois tu décidais de ne pas abandonner l’Arche de Moinous en cours de route – tentons tout de même de te dire ce que pourrait être l’Arche de Moinous — mais peut-être faudrait-il d’abord préciser selon quelles conditions générales il te sera possible de prendre possession de l’Arche de Moinous — qu’entend-on exactement par Conditions Générales — car oui si tu veux avoir la chance d’être du voyage — crois-nous l’attente peut être longue — car la file de ceux qui attendent pour embarquer augmente jour après jour — il est à noter que tous ou du moins la plupart attendent à la queue leu leu sans trop se plaindre — car après tout c’est une bonne queue — une queue assez plaisante — même si à certains endroits de la queue les gens laissent des trous se former au point que la queue devient lâche et molle par endroits — mais c’est là une autre histoire — ne nous y attardons pas — ajoutons simplement que c’est une queue à laquelle se joignent de plus en plus de gens — ce simple fait fait que du coup –vois-tu — il y a quelques conditions à respecter pour embarquer sur l’Arche de Moinous — dans tous les cas — peu importe ta catégorie socioprofessionnelle — peu importe la classe sociale du volontaire à l’embarquement — que tu sois riche ou pauvre — milliardaire ou bums — une femme un homme ou un enfant — que tu sois en famille ou seul — un vieux célibataire — que tu sois un intellectuel ou un manuel — concret ou abstrait — un expérimentateur ou un théoricien — que tu sois jeune ou vieux — un champion olympique ou sportif amateur — qu’importe ta couleur ou ta religion — qu’importe ta sexualité — que tu sois hétéro bisex ou pédé — fort ou faible — moche ou beau — que t’aies des vices ou des passions dévorantes – que tu sois joueur ou peintre du dimanche – extra-terrestre même — on s’en contrefout — tant que tu n’as rien contre l’inconfort — tant que tu es — le temps du voyage — capable de partager avec d’autres ce petit espace — cet endroit spartiate et modeste qu’est l’Arche de Moinous — alors tu pourras embarquer parmi nous — il faudra bien sûr que ton nom ne soit pas mentionné sur la liste des tricards à l’Arche de Moinous — pour ce faire voir plus loin dans le texte — il faut aussi que tu consentes à toujours lire l’Arche de Moinous à voix haute — et ce qu’il soit tôt matin midi ou minuit — que tu sois assis debout ou couché — estropié & claudiquant — tricotant des guiboles sur une bicyclette — te branlant la nouille — ou rampant dans la boue — et ce quelles que soient les conditions de température et de pression — que l’air soit lourd ou léger — par temps d’orage sur une route glissante ou sous un arbre — qu’il pleuve d’une pluie fine ou à grosses gouttes de testicules de taureau — avec ou sans parapluie — que le temps soit à la canicule ou à la houle — que le temps soit à la tempête — avec le vent — le vent qui laboure ta tête de lecteur à t’en faire péter les tympans — avec le vent qui accourt entre les lignes — et les pousse en bas ou dans les marges — soit dit en passant — les lecteurs devraient toujours pouvoir trouver des indications de lecture dans la marge — à la marge — allegro andante — appassionato ou furioso comme dans les partitions des choses — un poète prétendait d’ailleurs que les poèmes s’écrivent dans la marge — passons — et revenons à nos moutons — on veut dire à l’Arche —

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