[Chronique] Alain Badiou, A la recherche du réel perdu

[Chronique] Alain Badiou, A la recherche du réel perdu

septembre 19, 2015
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[Chronique] Alain Badiou, A la recherche du réel perdu

Voici enfin la publication de la conférence inaugurale qu’avait donnée Alain Badiou à Lille lors de Citéphilo 2012 : très stimulant !

Alain Badiou, À la recherche du réel perdu, Fayard, coll. "Ouvertures", 2015, 72 pages, 5 €, ISBN : 978-2-213-68597-7.

 

Dans les années trente, l’un des programmes de recherche marxistes s’intitulait "Retrouver l’objet". Autant dire que, déjà, le défaut de prise sur le "réel" hantait et défiait l’intelligentsia révolutionnaire : l’abstraction capitaliste avait pour corollaires la déréalisation et la déréliction contemporaines. Les écrits des Gide, Berl, Nizan, Guilloux, Aragon et leurs épigones fustigeaient l’idéalisme des sorbonnards, le règne du conformisme intellectuel et moral, bref, "la décrépitude du monde bourgeois" (Les Chiens de garde, 1932). N’épargnant ni Benda ni Brunschvicg ni Bergson – qui pourtant a réagi contre les excès de l’intellectualisme et du scientisme, faisant prévaloir l’intuition sur la raison -, Emmanuel Berl et Paul Nizan stigmatisent ces "chiens de garde" dont la vacuité des discours ainsi que l’idéalisme ne sont que trop connotés idéologiquement : en accréditant la notion d’un Homme abstrait, ils alimentent en effet le mensonge de l’humanisme bourgeois. Dans Les Chiens de garde, Nizan commence par déplorer la démission des philosophes, qui se retirent dans leur tour d’ivoire, à l’écart du monde sensible, pour travailler sur des entités abstraites (l’Amour, la Justice, la Guerre…). Aussi, "contre la philosophie dissolvante de l’idéalisme", Sartre cherche-t-il à retrouver les choses : "J’étais réaliste à l’époque, par goût de sentir la résistance des choses" (Carnets de la drôle de guerre).

Dans notre société spectaculaire, où l’on assiste à la dématérialisation de l’objet, notre dernier penseur réellement marxiste constate que le "réel" a disparu au profit des "réalités" : au nom du pragmatisme marchand, d’un réalisme ultralibéral imposé par ces nouveaux chiens de garde que sont les économistes et leurs suppôts journalistes, il faut se soumettre aux "réalités" du Marché, c’est-à-dire à ses Diktats. Aussi, contre "le réel comme imposition" que ne saurait combattre "le défaut idéaliste" (p. 9), souhaite-t-il retrouver la voie de l’invention, celle d’une philosophie du concret qui parte à la recherche du réel perdu. On ne lui tiendra pas rigueur de la facilité de son titre, qui a au moins le mérite de souligner la dimension heuristique de la quête. Pour le néoplatonicien, on ne peut échapper à l’aliénation qu’en réussissant à s’abstraire du monde des simulacres : notre rapport au monde social étant structuré par le discours dominant, il nous faut renoncer à la conception du réel comme expérience sensible ou vision existentielle. Il n’est pas jusqu’au vécu scandaculaire – si l’on ose ce néologisme – qui ne soit biaisé : la mise en scène d’un éclat de réel comme exception ne permet nullement d’atteindre le réel réel, dans la mesure où le scandale tend précisément à cautionner insidieusement l’ersatz de réel (la pseudo-révélation d’une affaire de dopage n’a de cesse de nous conforter dans notre appréhension rassurante du microcosme sportif : l’exception ne saurait être la règle ; la purgation d’une infime partie garantit l’harmonie du corps entier, c’est-à-dire le conduit à la rédemption).

S’appuyant sur deux illustres dramaturges (Molière et Pirandello) et sur "une dialectique du semblant et du réel" (21), Alain Badiou pose que le réel n’advient que dans un dévoilement qu’il nomme "événement". Le capitalisme se définissant comme « ce monde qui est constamment en train de jouer une pièce dont le titre est "La démocratie imaginaire" » (25), faire surgir le réel, c’est faire tomber le masque démocratique dont se pare cette puissance totalitaire. Atteint-on pour autant le Réel ? Pas vraiment, puisque le réel est inatteignable : sans renoncer au raisonnement dialectique – comme on le verra ci-après -, le philosophe reprend à son compte la célèbre formule de Lacan : "le réel c’est le point d’impossible de la formalisation" (30). De même que le réel de l’arithmétique est le nombre infini, celui de l’image cinématographique est le hors champ et celui de la société capitaliste l’égalité. (Mais l’hypothèse communiste est-elle la seule viable : le réel de la société communiste n’est-il pas la liberté ?). C’est ici que nous retrouvons le raisonnement dialectique : l’Histoire comme succession d’avènements de l’impossible, d’ek-stases (d’ouvertures vers l’impossible réel), n’est rien d’autre que le dépassement d’une formalisation politique antérieure.

Le problème est que nous vivons en un temps où triomphe un "semblant démocratique" qui se présente comme une fin particulière de l’Histoire : l’homme ultramoderne renonce au réel pour se contenter de satisfaire ses envies dans un monde matérialiste caractérisé par la saturation sémiotique et la clôture symbolique. Si "le réel surgit quand le divertissement est à bout de souffle" (44), l’espoir semble de mise. À défaut d’être immédiatement politique, la trouée dans le Semblant peut être poétique : "tout grand poème est le lieu langagier d’une confrontation radicale avec le réel" (39).

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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