[Chronique] Anne de Gelas : Eros-Limite, par Jean-Paul Gavard-Perret

[Chronique] Anne de Gelas : Eros-Limite, par Jean-Paul Gavard-Perret

août 23, 2015
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[Chronique] Anne de Gelas : Eros-Limite, par Jean-Paul Gavard-Perret

À partir de L’Amoureuse (Le Caillou bleu, 2014), d’Amnésia (éd. Bruno Robbe, 2012) et des Carnets (éditions Galerie P, 2003 pour la première édition), Jean-Paul Gavard-Perret nous plonge dans l’univers de celle dont la dernière exposition parisienne s’est achevée au printemps dernier.

 

Le corps d’Anne de Gelas s’investit dans l’entreprise esthétique. Il est soumis à l’action qui consiste à animer et à éclairer la continuité entre temporalité et éternité, entre matière et esprit, entre la femme et l’Autre. Entre autre le disparu. Mais pas seulement. Se crée la dissemblance par la figuration. Ce n’est en rien une forme de schizophrénie, mais un rêve bien éveillé et l’intuition vive d’une présence mystérieuse au-delà des limites habituelles de l’expérience humaine.

L’identité  appelle  le scandale radieux d’une forme de quasi transsexualité ou tout au moins d’étrange traversée.  Elle est avant tout liée à une idée d’altérité contre la dissemblance qui peut s’éprouver en tant que mal premier – lequel, en perdurant, aurait consisté à s’enfoncer dans la matière et à s’en rassasier.

Anne de Gelas multiplie le réseau du mystère de l’Incarnation féminine et masculine. A savoir de celle qui a donné forme et originalité au monde des images « afin de rappeler l’homme aux choses spirituelles par le mystère de son corps » (Saint Thomas d’Aquin). Par son franchissement, la photographe plus qu’une autre  peut distinguer ce qui est féminité  et ce qui est Femme, ce qui est masculinité de ce qui est Homme. Elle introduit la mutation de la mutation. C’est une boucle, un échange entre l’art et le corps. Un va-et-vient exigeant dans lequel le chemin à parcourir est immense. Car imaginer n’est jamais restreindre  mais développer la fièvre d’une aurore à venir.

Surgissent les échos d’une fête aussi païenne que sacrée sur la voie lactée de l’inaccessible. Le corps sort de sa chrysalide. Il est l’efflorescence, l’éclat d’une magie et d’une inquiétude aux fascinants miroirs.  Le caché est transmué en prélude.

Il s’agit à la fois d’occulter et d’agrandir le royaume féminin mais aussi masculin (par la présence du Fils). Retenir l’éclat de celles qui dispensent leurs feux, qui séduisent en apprivoisant par leur exaltante beauté, en permettant d’accéder à une autre séduction : celle d’une éternelle pour atteindre au limpide et à la suavité.

Accéder aux lisières, y glisser, oser écrire avec l’œil, photographier avec des mots.  Savoir aussi calmer ce qui s’emballe à la vitesse de la lumière. Magie, magie suprême dont le masculin devient  épicentre et archange déchaîné. A ses pieds (et ailleurs), le regard se rassemble. Ongles de buée. Face cachée mais lumineuse d’un corps enfin trouvé. Jusque là, il ignorait l’avalanche. Il est devenu l’Ascension incarnée. Braises renaissantes. La rosée en mille roses pour une aube sans épines.

Allées pulsives. Libertés impulsives. Libellules passionnelles. Comprendre sans s’emparer. Traduire sans réduire. Mettre à nu sans déflorer – le désirable est effleuré.

Dès lors, le corps s’engage dans un processus unique de création. Il reste dans l’épreuve du désir de la transgression pour un nouvel « humanisme ».  L’être devient la " pierre vivante", image par excellente de la survivance. Émerge ici toute la question du corps animal et de sa dissemblance à l’image de Dieu. Renaît la  lutte entre les corps et le Corps, entre l’Esprit et les esprits, dans un désir de réconciliation.

Par la nudité exhibée, un sacré s’exprime. Le corps surgit comme une image au-delà de l’image, une image cherchant le sens de la Présence.  L’érotisme s’élève contre tout effet de simplification. Le désir "enfermé", « enfemmé », n’en devient que plus puissant. Il devient celui de la béatitude exaltante. Un rien « dénaturalisée », la féminité apprend à se méfier de sa propre séduction. Le « réalisme », ou plutôt la figuration, rapproche inconsciemment d’un souffle de l’origine et de la « nuit sexuelle » dont on ne saura jamais rien sinon ce qu’Anne de Gelas en suggère.

Comme le rien, nous échappons donc au corps tout en n’étant rien sans lui. Il est notre rien d’autre. Il reste notre insondable priorité dont l’impossible approche atteste l’absolu du rien. Et c’est bien là toute la force de la vie et de l’œuvre d’Anne de Gelas en ses « sanglots ardents » dont parlait Baudelaire.

Le corps est sans doute désirable, néanmoins  aucune offensive n’est possible face à lui. C’est d’ailleurs ce dont Barthes rêvait pour la photographie érotique. Selon lui le désir a nécessairement un objet mais il convient à un artiste de ne pas en faire un objet. Il doit rester sujet. La photographe réussit cette sidération. Il en va ainsi du désir de l’œuvre que le désir ouvre en sa nudité presque offerte, non consommée, et où l’histoire ressuscite une nouvelle mémoire.

 

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rédaction

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