[Chronique] Christine Lavant, Un art comme le mien n'est que vie mutilée, par J.-N. Clamanges

[Chronique] Christine Lavant, Un art comme le mien n’est que vie mutilée, par J.-N. Clamanges

avril 15, 2010
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Christine Lavant, Un art comme le mien n’est que vie mutilée. Poèmes choisis, présentés et traduits de l’allemand (Autriche) par François Mathieu. Éditions Lignes, décembre 2009, 208 pages, 25 €, ISBN : 978-2-35526-042-1.

Chronique de Jean-Nicolas Clamanges

Cette anthologie, dont le titre est tiré d’une lettre de Christine Lavant, inscrit avec justesse le lien indéfectible unissant dans son œuvre l’expérience de la souffrance et de la maladie avec la nécessité poétique comme affrontement à « Ce qui se dérobe ». Née en 1915, morte en 1973, cette autodidacte issue d’une famille de mineurs dans un village reculé de Carinthie, a sans doute beaucoup écrit et beaucoup brûlé (« littéralement et dans tous les sens » d’ailleurs). Ce qui nous reste n’est pas entièrement publié, il s’en faut de la moitié. Ses trois recueils principaux sont L’Écuelle du mendiant, Fuseau dans la lune et Le Cri du Paon, qui constituent le cœur de la présente anthologie. Christine Lavant est aussi l’auteur de deux récits : L’Enfant et La Mal-née, également traduits par François Mathieu et publiés chez Lignes-Léo Scheer. En dépit de son ignorance des grands courants de la modernité, elle n’a jamais été une inconnue dans la littérature contemporaine de langue allemande ; mais c’est Thomas Bernhardt qui l’a remise en lumière en publiant une forte anthologie de sa poésie (Suhrkamp, 1987) ; il la présentait comme « le témoignage élémentaire d’un être abusé par tous les bons esprits, sous la forme d’une grande œuvre poétique que le monde n’a pas encore reconnue à sa juste valeur ».
Et il avait parfaitement raison.

La langue de personne

« La poésie, Mesdames et Messieurs – : cette parole qui recueille l’infini là où n’arrivent que du mortel et du pour rien » : ces mots de Paul Celan, dans Le Méridien (trad. J. Launay), constituent la meilleure introduction à cette anthologie de Christine Lavant. Nous pénétrons ici en terre d’abandon. Une sensibilité dévastée ne trouve nulle part de répondant, y compris au ras du sol, dans ces choses du monde qui, pour la plupart des grands solitaires, offrent au moins une sorte de bienveillance, sinon de connivence :

Besoin fut tout à coup de supplier toutes les choses :
 "Ne me quittez pas !"
Mais elles m’évitèrent (p. 57).

Ce n’est pas que Christine Lavant ne sache les noms de ces forces qui se dérobent, ni qu’elle ne les connaisse, en quelque sorte, par dedans :

Longtemps devenue pierre, j’ai logé
au fond des choses (p. 108).

Si la conversation est d’abord un être-en-présence, un échange, avant de trouver chemin dans ces étants du monde que sont aussi les mots, elle en entend bien la rumeur autour d’elle, mais sans pouvoir croire à quelque connivence :

la grive des pluies emmêle
sa sentence là-haut sur le toit du clocher… (p. 185).

les arbres parlent la langue de personne
seuls nos rêves
s’y suspendent (p. 229).

Si la nature est un principe de germination perpétuelle, une génération infinie des possibilités de l’être, Christine Lavant en témoigne, mais par défaut : ce que lui signifie le joli mai, c’est que, sans doute, elle n’est pas au monde – ni bienvenue, ni même venue :

La bouffonne est blottie dans les orchis de mai,
elle tricote avec de la mèche d’infortune
une robe de mariée, une mèche mortuaire,
et toute chose la regarde si froidement, comme si elle n’était pas née (p. 111).

Rilke, qu’elle a beaucoup pratiqué, écrit dans les Lettres à un jeune poète, que « nous tenir au difficile » est la loi de tout ce qui vit ; certes, mais elle aura lu aussi que « le sentiment que l’on peut engendrer, donner forme, n’est rien […] sans l’approbation mille fois répétée des choses et des animaux ». Or chez elle, le monde entier se détourne et l’ignore – et elle n’en ignore rien, par où lui est accordée la grande lucidité de la Séparation qui, sans doute l’élit à la poésie :
Ça sent la fin du monde
beaucoup plus fort que les fruits et le blé… (p. 82).

Je déterrerai la racine du chagrin

Sa sensibilité est à la mesure de ce qui lui est retiré depuis la naissance – elle l’affirme –, par la maladie de ses yeux, la déficience de ses oreilles, et tout ce corps infirme qui dissonne avec le monde des autres corps. Ses yeux ? « deux colonnes de feu » (p. 65) ; et à l’heure des larmes, « deux éponges/soûles jusqu’à plus soif de délaissement » (p. 85) car :
tout espoir a plié l’échine
depuis que ma misérable vue
s’est donné le pouvoir de regarder de travers (p. 101).

Et le crâne résonne de l’incessant bourdon de grande migraine. Qui la rendrait au silence intérieur, la dénouerait ?
Fracasse la cloche dans mon oreille
fends le nœud dans ma gorge,
réchauffe mon cœur étranglé
et fais mûrir la pomme de mes yeux (p.112).

Il n’y a jamais eu de réponse, sinon, mais désinvolte, de celle qui réparerait en mettant fin :

Elle me fait signe comme à son fiancé le plus cher.
Un peu du parfum du poirier entre dans la pièce,
et la dernière note du chant d’un oiseau (p. 170).

La mort. Cette capricieuse qui passe à côté, indifférente, au lieu de s’occuper d’elle : « Une fois encore, elle a fait irruption chez le voisin,/j’avais pourtant ouvert ma porte et ma fenêtre » (p. 85). La mort insoucieuse, indifférente comme l’indifférente nature, comme « là-haut, des oiseaux sans attaches passaient incertains » (p. 165) ; comme celui qui l’a faite avec le reste, celui qui a raté la création – sauf une seule chose, la souffrance :

Ma dépouille est en rage et veut encore se supprimer,
et, de surcroît, détruire ceux qui t’ont inventé en guise de consolation,
là où jamais tu n’as vraiment rien fait de bon.
Un loup ronge mes nerfs et les dévore –
Est-ce toi aussi ? (p. 76).

Christine Lavant croit. Elle est chrétienne. Mais sa façon brutale de s’adresser à Dieu n’a rien à voir avec l’infinie patience de Job :
Pardonnez-moi Dieu le père, Dieu le fils, et Dieu le Saint-Esprit !
Vous êtes une trinité, je suis si seule
et personne là-haut ne réveille mon destin (p. 157).

Elle est bien proche ici, sa prière – car c’en est une –, de celle que Celan prête au peuple assassiné dont il s’est fait la voix : « Loué sois tu Personne./Pour l’amour de toi nous voulons/fleurir./Contre/toi. » (La Rose de Personne, trad. M. Broda). Chez elle, prier inclut nier : « ma prière est peut-être un leurre qui t’ignore » ; écho, là, d’une tradition venue de la théologie négative, mais chargé d’humour noir à l’égard du grand Bâcleur qui ignore tellement tout. « Je me demande souvent si Dieu sait que j’existe » (157), murmure-t-elle, bien sûre que si jamais il y a des anges, il n’y a rien à en attendre : « Le mien ne m’a jamais touchée./Peut-être parce que ma tristesse est comme une lèpre,/qu’elle souille aussi le corps des anges » (p. 151). Politesse de désespoir dans l’auto-dérision ; mais c’est aussi parfois la langue furieuse d’Isaïe qui crie l’insupportable à l’oreille du Sourd suprême: « je frappe le front de la nuit » (p. 178) ; « je déterrerai la racine du chagrin et la mangerai » (p. 104) ; « qui désormais me tentera pour un Dieu-te-le-rendra/devra supporter le Dieu des représailles » (p. 238).

Et la croisée du temps gémit dans le vent

« Ce fut comme on creuse un puits. J’ai écrit, fait des vers jours et nuit », déclara-t-elle lors d’une émission à la radio, en parlant de l’issue que lui offrit la découverte de Trakl et de Rilke (elle avait trente ans) grâce à la bibliothécaire de sa ville natale. Pratiquement depuis sa naissance, sa vie aura été torpillée par la maladie et la souffrance : scrofules, pneumonies, oedèmes, demi-surdité, tentatives de suicide, pauvreté sinon misère ; en 1955, elle écrit à propos de l’amour perdu du peintre Werner Berg : « si je suis capable de surmonter le pire, je puis aussi surmonter le moindre ». Mais le pire ? Le voici évoqué dans une lettre de 1962 où elle parle des difficultés terribles de sa famille : « nous ne sommes pas armés pour affronter la vie. Nous n’aurions pas dû venir sur terre. Notre mère n’a jamais pu manger à sa faim, elle n’avait que la moitié d’un poumon. Elle a mis au monde neuf enfants, travaillé presque jour et nuit, et caché sa peur avec un courage surhumain […]. Nous sommes au fond d’une tombe, et je sais que c’est en hissant d’abord cette peur hors du trou que moi aussi je m’en sortirai. Et chaque nuit, je manque de me noyer dans une eau noire et profonde ». Ce cauchemar, il traverse sa poésie avec des images issues du légendaire médiéval :

Le signe qui devait nous exhausser
Est monté jusqu’au tranchant de la lune
D’où, ombre devenu, il est retombé.
Depuis ce temps, la mort rôde souvent,
près de la mare d’incendie la chasse sauvage est en rage,
et la croisée du temps gémit dans le vent (p. 99).

C’est la Mesnie Hellequin qui passe : la chasse furieuse des revenants conduits par Wotan, Odin, Arthur… C’est la racine gothique d’un imaginaire et d’une langue qui ont à dire l’infernal d’une existence mutilée, mais dont le privilège est un savoir de la vie qu’ignorent les santés inconscientes: qualifiant son écriture comme impudence et "outrage" à l’égard d’une exigence issue de la vie même telle qu’elle devrait être, Christine Lavant revendique son "haut allemand" pour l’accomplir en "dialecte traduit" de là où sa vérité parle, au risque de paraître ne pas savoir l’allemand ; et cette langue l’aide sans doute à trouver ce que sa souffrance exprime d’universel, à cette époque des grands charniers sous la lune :

Un cavalier décharné au trot s’approche,
il n’a pas de pupille,
une lanterne funéraire
s’enflamme d’elle-même (p. 97).

C’est elle aussi qui affirme que « la loi du talion loge en terre promise » (p. 98), selon cette dialectique qui, chez elle comme chez Rimbaud ou chez Nietzche, retourne en énergie rebelle les armes mêmes de ce qui n’a pu la tuer :
Furieuse, j’en chante les louanges en dépit de mon affliction,
j’arrache les sens du mur des lamentations,
me dresse sur lui, monte en selle et me lance
  àla chasse du feu de l’oliveraie, au galop ! Au galop ! (p. 98).

« La marginale a choisi son monde, écrit son traducteur François Mathieu dans la très riche introduction qu’il consacre à sa vie et à son art ; celui des "mendiants", des "inféconds" et des "exclus" […], avant de souhaiter dans Je veux partager mon pain avec les fous, partager avec eux "chaque jour un morceau de grand effroi" ».

Sans savoir qui j’étais

Il y a, dans cette anthologie, un poème qui concentre peut-être tout l’essentiel, en refondant précisément la possibilité du nom de soi et de la parole qui le conditionne, dans l’interrogation de l’oubli de Dieu au lieu même de l’abandon radical : voici d’abord l’éveil d’une démente (le mot est familier à C.L.), sans mémoire et sans nom, seule avec Personne dans un univers désorienté, dont l’unique réalité est une malédiction insondable inscrite dans le temps :

Aujourd’hui je me suis réveillée sans savoir qui j’étais.
Personne n’était là pour m’aider à deviner
quel nom hier encore je portais,
ou à qui, à travers la nuit, j’appartenais,
et avec quel pied je devais d’abord déchirer
le filet de ma paralysie.
Personne n’était là que le temps et moi,
deux pratiques sans nom étroitement nouées
l’une à l’autre, plongés
au fond de l’oubli et juste signalés
par un savoir persécuteur.
Mais il y a longtemps encore que le savoir n’a plus la parole,
il n’était qu’un moulin dans ma gorge
et tournait sans grain et difficilement.

Ici, l’envie vient d’écouter Hölderlin parlant de Rousseau car il semble que l’expérience soit de même envergure : « Seul un morne silence autour de toi, pauvre homme, /Et tu poursuis, pareil aux morts sans sépulture,/Ta marche errante, et tu cherches le repos et personne/Ne te sais dire ton chemin » (Ode à Rousseau).

Chez Christine Lavant, c’est une prière qui rend quelque sorte de sens, comme une réminiscence jaillie du fond de la détresse, comme ce "pain amer" de l’universelle réclamation humaine – ici la langue des Psaumes – à l’égard de ce qui justifierait son existence plutôt que rien :

Puis la première pensée y tomba :
Ô Dieu, ô Dieu, comme je suis seule !
Puis je m’étranglai en mangeant ce pain amer,
et, ce faisant, réappris mon nom,
et tirai sur le nœud du temps
empli d’hostilité et de faiblesse (p. 83).

En notre propre temps de détresse, il faut, d’urgence, lire Christine Lavant pour l’endurante énergie qu’elle nous communique en sa langue sans merci, et remercier son traducteur et les éditions Lignes de nous en offrir la possibilité.

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rédaction

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5 comments

  1. sylvainc

    En lisant ce bel article, je n’ai eu qu’une idée en fait, et je l’ai fait : aller sur une site de vente pour m’acheter cette anthologie… J’espère, au fond, avoir trouvé une toute nouvelle Jacques Prevel. J’attends maintenant ce livre avec beaucoup d’impatience. Merci à vous de nous parler de livre qui serait passer totalement inaperçu sans vous. Merci.

    sylvainc.

  2. smoussempès

    très interressant., ce type de destin incarné, le visage est émacié à la Artaud, je ne connaissais pas…

  3. Sylvie Fabre G

    Urgence de lire cette poète qu’un ami m’a fait connaître, vous comprenez pourquoi, cher Jean-Nicolas Clamanges, et contente de lire votre article éclairant. Bien à vous

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