[Chronique] Isabelle Baladine Howald, Hantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret,

[Chronique] Isabelle Baladine Howald, Hantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret,

septembre 23, 2016
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[Chronique] Isabelle Baladine Howald, Hantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret,

Isabelle Baladine Howald, Hantômes, Editions Isabelle Sauvage, été 2016, 64 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917751-64-0.

Pour Isabelle Baladine Howald, ne rien dire, ne rien montrer aiderait l’esprit à ne pas conclure tout en sauvegardant sa distinction. Mais c’est parce que dans l’inexprimable fomentent des merveilles qu’il faut tenter de le faire parler. Pour y parvenir, l’auteur passe de l’univers privé à la sphère publique afin que l’absolu de ce qu’il tente de circonscrire ne sente jamais la négligence. Pour autant l’affect seul ne s’élève jamais au rang de vérité, il nous rend au mieux suspects à l’existence, même s’il reste le seul garant du peu qu’on est. L’auteur, pour le prouver, écrit à propos de l’amant : « Je ne recevrai pas tes baisers – jamais –  tu n’auras / – jamais –  donné un baiser / à moi – à personne » Et à l’épreuve du temps, à mesure que « la cessation de respirer » avance, surgit ce que souligne Antoine Emaz au sujet du livre : « l’évidence brutale de la perte et l’impossibilité de l’accepter. »

Le jeu de l’écriture devient donc périlleux : il plonge dans le blanc à mesure que la « bouche s’emplit de neige » et signe un empêchement hérité autant de Mallarmé que de Beckett. Celle qui se dit « femme des glaces dépourvue d’un usage normal des cinq sens », trouve dans cette « infirmité » sensorielle de quoi ouvrir la poésie à un chant particulier. Tout se fomente dans la syncope et le spasmodique et en une sorte de surgissement tétanisé qui secoue les poches de silence de l’être, comme si le manque sensoriel ouvrait l’écriture à d’autres paradoxales perspectives, à des lieux qui débarrassent du poème le tout-venant prétentieux et ornemental.

La poétesse n’a de cesse de partir, revenir, défaire, rebâtir dans le ressac de ses phrases ou de leurs lacunes afin d’arracher à l’innommable un peu de son secret. Loin des mélancolies et des nostalgies (fidèle en cela à une de ses « figures de proue », Marina Tsvetaeva), l’auteur crée le trouble à coups d’ondes courtes comme seuls éléments érectiles devant le silence sans nom. On se retrouve dans le maintenant d’un autre temps, puisque sa poésie n’a de cesse de décaler ce qu’on peut appeler le réel ou la présence au profit d’ombres et de silhouettes, ombres et silhouettes que nous ne sommes pas : mais faire bouger ces « hantômes » nous comble.

Ce n’est plus la force de déclamation, la naïveté de l’élan, mais le manque qui sauve la poésie. Celui-ci – avec ce qui se tait – sait faire vibrer la blancheur de la page blanche jusqu’à offrir au lecteur à la fois un peu de sens à l’état pur et un peu de vérité intacte, tacite. Elle émerge comme le point de vibration le plus intense de la poésie. Au dévers du sensoriel et en prenant la vie à l’envers, elle devient une suite d’empreintes sur la neige en des lignes de fuite coupées par tacts brefs du quitté ou de l’impossible – au nom peut-être de ce qui fut trop brûlant et s’est métamorphosé en glace.

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rédaction

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