[Chronique] Jean-Paul Curnier, SPIT ON FIRE ! Le Théorème d'Espitallier [Libr-Java - 7]

[Chronique] Jean-Paul Curnier, SPIT ON FIRE ! Le Théorème d’Espitallier [Libr-Java – 7]

mai 22, 2013
in Category: chroniques, UNE
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Avec cette réflexion (aux deux sens du terme) ô combien spitalienne de Jean-Paul Curnier, nous arrivons à la 7e étape d’un work in progress qui va nous conduire – entre autres posts – vers un long entretien. [Lire la 6e contribution]

 

SPIT ON FIRE !

Le Théorème d’Espitallier

 

 

Oui, il est tout à fait raisonnable de dire que la raison n’est pas raisonnable ! Il est même tout à fait raisonnable de dire qu’elle peut rendre fou !

Il est donc encore plus raisonnable de la tenir à distance comme une bête sauvage aux attaques imprévisibles, à l’acharnement subitement incontrôlable.

Et comme il y a danger pour l’esprit, pour la société, pour les mœurs et pour le monde entier maintenant ; et comme on a fait déjà maintes fois l’expérience de ce que la raison, ensommeillée ou pas, engendre de beaux et sinistres exemples de  folie furieuse, d’imprévisibilité, de mauvaise foi, de rouerie et de férocité ; et comme nous vivons sous la menace permanente de la raison et de ses errements, il y a là, indiscutablement, matière à un art. Un art de montrer ou raconter la raison, d’en déplier les ressorts ou de la faire valoir.

Un art de la raison enfin débarrassé de son horizon de vérité, de morale et de bonne conduite. Lecture finie du Théorème d’Espitallier, c’est ce qui saute au cerveau.

 

Espitallier fait des règles de la raison un appareil à raisonner au delà du raisonnable.

D’abord, pour établir la raison, il faut savoir objecter. Espitallier objecte. Mais il faut objecter aux propos d’un maître de raison. Il en trouve un. Un très haut. Au-dessus de la mêlée si l’on peut dire, c’est-à-dire retiré du monde dans un chaos de séracs, de moraines et de blocs de glace. Un maître retiré du monde au point qu’il ne serait plus du tout raisonnable de ne pas faire profiter les autres des bénéfices d’un tel retrait.

Comme le Vieux de la Montagne installé entre ciel et Terre dans le fort d’Alamut en Perse, comme un Zarathoustra retiré dans les névés de l’Engadine ou Ludwig Wittgenstein dans sa cabane norvégienne, le maître en question habite un repaire philosophant où le ravitaillement est difficile, du fait de l’escarpement d’une part et, d’autre part, de l’insuffisance du budget communal pour l’entretien des voies soumises à une forte érosion par ravinement en période hivernale. La nourriture, pour l’essentiel constituée de Corned-Beef, d’olives vertes, de fromages secs et de vin rouge, y est rare et mesquine mais suffisante. Le maître ne voit de salut que dans la combinaison enfin exhaustivement déployée des trois figures fondamentales : « le zéro, l’unité, la multitude ou, pour le dire autrement : rien, quelque chose, tout ».

Le narrateur objecte, puis se fait doubler par la vie autonome de ses objections. Il objecte les moutons et les moutons ne cessent pas pour autant de défiler et de sauter alors même que cet exemple a cessé depuis longtemps de servir dans la conversation, l’exemple file sa propre route jusqu’à la fin ; rien ne peut plus arrêter un exemple pareil.

Il objecte sur tous les terrains logiques : les moutons qui sautent, la guerre civile et le devenir des amis dans le fourbissage des armes et les exécutions sommaires, il objecte à propos des comptes en général et de tout ce qui est général, d’une manière générale.

Il aime passionnément la logique comme un charmeur de serpent aime ses cobras, l’art du tout et du rien, l’infini des possibles aux allures de reflets de miroirs se reflétant dans un ancien salon de coiffure, à Tanger, Barcelone ou Saint-Hippolyte-du-Fort, l’odeur des anguilles par inadvertance. Il aime tout cela.

Le théorème d’Espitallier, c’est en somme la tentative de capture de « Tout ce qui arrive ». Mais le tout en question ne livre pas son nom, il l’emprunte, tout simplement, il se pare de tout ce qui passe à sa portée. Le Tout en question c’est la possibilité du Tout tel que seul le rien – qui est aussi vaste que lui – pourrait en suggérer l’étendue.

La démonstration de l’existence du rien, elle, procède par soustraction des apparences (ceci, qui fait semblant d’être, doit être retiré ; ceci qui n’est pas, également ; ceci qui a cessé d’être, aussi, … etc.) jusqu’à la sensation concrète du rien qui, et sans vouloir trop jouer de l’oxymore wha wha – distorsion, devient sensation plénière du vide.

D’où ceci : le tout de « Tout ce qui arrive » inclue-t-il le rien ; lequel, comme on le sait, arrive quelquefois ?

Lorsqu’on inclut le rien au tout, est-ce qu’il s’additionne à l’existant (tout) ou bien est-ce qu’il l’absorbe (il ne reste plus grand-chose si l’on inclut tout du tout dans le rien).

 

Où se placer pour observer cette tension entre les deux mouvements contraires ?

En haut ! Sur un promontoire, le plus haut possible. La question qu’il faut résoudre avant tout examen est celle du « point de vue ».

Et le livre de Jean-Michel qui annonce le questionnement, l’approche puis le dévoilement du théorème d’Espitallier est un livre de points de vue. De points de vue sur le grand tout et le petit rien aux prises l’un avec l’autre et chacun avec son inverse : le grand rien avec le petit tout.

La hauteur du point de vue s’impose comme spontanément, le retrait des affaires courantes aussi. Alors, pourquoi pas la littérature ?

Et d’ailleurs, le point de vue n’est-il pas toujours infiniment relatif, comme le reste ?

 

Proposition 1. L’expression « Tout est relatif » ne veut rien dire puisque si tel était le cas, elle-même serait relative et donc seulement partiellement juste comme aussi partiellement fausse selon le point de vue adopté.

Proposition 2. Pour autant, dans ce cas elle pourrait également dire vrai : « Tout est relatif » signifie que rien ne peut être vrai d’une manière générale y compris le fait que rien ne puisse être vrai d’une manière générale. Ce qui implique : tout ce qui n’est pas vrai d’une manière générale peut néanmoins l’être d’une manière particulière.

Proposition 3. Si bien que l’on peut dire, d’une manière générale, que tout peut être vrai d’une manière particulière tout en étant faux d’une manière générale.

Mais tout cela n’est pas vrai (cf. proposition 1). Et c’est vrai (cf. proposition 2). Et c’est évident (proposition 3). C’est même faux au point d’en être irréfutablement vrai.

(Cela aussi peut être vrai d’une manière particulière)

Alors on lit le récit du théorème et on y va. Où ? À la recherche du Vieux, hachichin de la montagne, le Zarathoustra des éboulis,  Wittgenstein monté au ciel, avec en tête un flot de questions.

Par exemple : peut-on parler de réciprocité si elle n’est pas totalement réciproque ?

Et aussi : pour connaître la totalité, ne doit-on pas être situé à l’extérieur de la totalité et donc lui échapper (de peu, d’un peu, d’un tout petit rien, de presque rien), ce qui entraîne que la totalité considérée est totalité moins soi, donc pas totalement totale si l’on peut dire.

Il s’en déduit, au final, que le rien du tout – en d’autres termes, la part du rien dans le Grand Tout – est ce par quoi tout arrive et par quoi tout peut toujours arriver.

 

Quelle pourrait donc être la formule, qui saurait rendre compte de l’existence d’une chose par sa non-existence ?

Celle-ci, peut-être, dans le Tractatus-Logico-Philosophicus : « La solution du problème de la vie se remarque à la disparition de ce problème. » ?

Ou bien celle-là laissée, si l’on en croit Guy Debord, en guise de testament par Ibn al-Sabbah, le Vieux de la Montagne : « Rien n’est vrai, tout est permis ! ».

Mais mieux encore, du Théorème d’Espitallier, on extraira ceci pour l’avenir : que la solution à toutes les grandes énigmes est dans l’art de créer des énigmes nouvelles, si possible bien plus énigmatiques encore que les précédentes.

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rédaction

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