[Chronique] Joël Baqué, Aire du mouton

[Chronique] Joël Baqué, Aire du mouton

septembre 6, 2011
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
0 1416 0

Joël Baqué, Aire du mouton, P.O.L, mai 2011, 192 pages, 11 €, ISBN : 978-2-8180-1340-3.

Soit "un homme, une femme, un bord de mer"… et une aire/ère du mouton : que va-t-il, que peut-il se passer ? Rien de romanesque, assurément : l’époque ne s’y prête plus, nous suggère l’auteur. "Ils se rencontrèrent néanmoins"… Lui, un représentant en parfumerie dont le vécu "est extraordinairement peu personnel" (p. 29) et l’"ambition est d’un modèle courant, un prêt-à-porter destiné aux classes moyennes, avec une élasticité limitée" (32) ; elle, une jeune Flamande qui "aime la voile comme elle aime l’argent, par tradition familiale" (65) et "respecte l’axe tennis-thé-partenariat" (165), elle dont le père Midas voit dans la tulipe "le symbole du capitalisme" (24. À défaut de la faire craquer, il craque des os…

Au centre de ce texte anti-romanesque, qui illustre le complexe du mouton – si l’on peut dire –, un individu non individué, un anti-chevalier des temps hypermodernes : le représentant de commerce comme parangon de l’homo autoroutierus, d’un homo mediocris fan de Radio Nostalgie qui ne vit que par les clichés linguistiques et musicaux, ne perçoit le monde qu’au travers du prisme de son habitus secondaire. D’un nouveau type d’homo absurdus : "Le représentant est un existentialiste pragmatique : l’inexistence précède l’existence et inversement" (140)… Un homo absurdus qui, ironie du sort, connaît son chemin de Damas sur l’aire du mouton : "toutes les villes se ressemblent et les autoroutes ne sont qu’un seul et même ruban tue-mouches, gluant, enroulé sur lui-même" (126) ; "le représentant voit le vide de sa vie et la jeune femme en possible bouche-trou" (131)…

Satire sociale et humour se conjuguent dans ce récit qui se joue des codes romanesques pour mettre à nu l’incompatibilité des schèmes de perception propres à un homme et une femme issus de milieux radicalement différents, et par là même déjouer les attentes. Le rire naît, comme souvent dans les scènes de comédie – de Molière à Novarina –, des situations de décalage social (effets d’hysteresis). Tandis qu’il ne se sent pas concerné par la culture, elle ne l’est pas par la sexualité ("comme si elle faisait don de son corps à la science" !) ; il n’est pas jusqu’aux simples politesses qui ne soient affectées par des complications, ce que souligne la parataxe asyndétique qui rend le constat des plus implacables : "La jeune femme leur sert un verre de vin blanc glacé avec un arrière-goût métallique. Elle pose un assortiment de sushis coupés au cordeau sur une table basse en acier et verre fumé. Il aurait préféré une bière bien fraîche avec des cacahuètes" (103).

Quant à l’humour, dans ce court récit qui, mine de rien, fait mouche, il est lié au transfert isotopique : la relation amoureuse est évoquée par le truchement d’une isotopie hétérodoxe, en l’occurrence ici l’isotopie commerciale. On savourera, pour terminer, ces deux exemples : "Cette division, le représentant l’applique aussi aux femmes qu’il classe dans la rubrique des entièrement disponibles (marchés à investir), non entièrement disponibles mais offrant une possibilité de pénétration (marchés à attaquer) […]" (45-46) ; "même l’amour le plus sincère ne peut faire l’économie d’une étude de marché. La pensée est le chausse-pied de l’action. Un bon communicant n’est spontané qu’après réflexion" (135)…

, , , , ,
Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *