[Chronique] <strong>Le futurisme, avant-garde explosive ou ridicule ?</strong>

[Chronique] Le futurisme, avant-garde explosive ou ridicule ?

décembre 29, 2008
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   Tandis que, depuis le 15 octobre dernier et jusqu’au 26 janvier 2009, se tient au Centre Pompidou une exposition d’envergure, "Le Futurisme à Paris. Une avant-garde explosive", dès le 27 octobre sur L’Alamblog, Marc Dachy laissait publier quelques notes informellement incendiaires sous le titre "Une avant-garde ridicule".

Se gaussant des "gesticulations italo-futuristes", le renommé historien d’art considère ce mouvement comme une "opération publicitaire" lancée par Marinetti, dont il brosse un portrait qui n’a rien à envier à celui de Gide. Laissons se réfléchir ces deux caricatures :

"Visite d’un Marinetti, directeur d’une revue de camelote artistique du nom de Poesia. C’est un sot, très riche et très fat, qui n’a jamais su se réduire au silence" (Journal, mai 1905).

"Ridicule avant-gardiste d’opérette, girouette lyrique, chef de file manipulateur qui bâillonnait les tentatives d’émancipation, autocaricature matamoresque et pathétique, Marinetti eût sans doute été un désopilant second couteau, une mouche du coche, dans Le Dictateur, si Charlie Chaplin n’avait eu d’autres chats à fouetter".

Et d’invoquer trois raisons principales pour lesquelles le futurisme italien ne saurait constituer un mouvement d’avant-garde : outre qu’il n’a rien à voir avec la lutte d’individus isolés, il a servi de terreau à "la mise en scène et la théâtralité de la machine fasciste" ; enfin, Marc Dachy recense une série de propos tenus par d’illustres modernistes et avant-gardistes contre le chef de file d’une aventure artistique sans grands lendemains…

Ce faisant, Marc Dachy rejoint ce mouvement tendancieux franco-français qui consiste à minimiser la place du futurisme italien dans le champ artistique contemporain pour mettre au pinacle le dadaïsme et/ou le surréalisme. Certes, on pourrait aller dans le sens du critique en soulignant ce que peut avoir de paradoxal l’alliance entre une entreprise révolutionnaire et cet ordre réactionnaire qu’est le fascisme mussolinien. Au reste, ce paradoxe était manifeste dès 1930, date à laquelle le journaliste Guido Delta apostrophe Marinetti : "Marinetti, il n’est pas possible, honnêtement, d’être en même temps fasciste et futuriste. […] Futurisme signifie négation et destruction du passé, de tout le passé ; son but est la création quotidienne et perpétuelle du nouveau ; son caractère est le désordre, l’indiscipline, la négation de tout principe et de tout dogme. Et le fascisme ? […] Rien au monde de plus foncièrement passéiste" (L’œuvre, 24 avril 1930 ; cité par G. Lista, cf. ci-après). Cela dit, il ne faudrait pas non plus oublier l’opposition de Marinetti à Hitler et sa résistance pour que dans l’Italie mussolinienne l’art avant-gardiste ne soit pas rabaissé au rang d’"art dégénéré" – attitude qui lui vaut l’hommage posthume d’Ezra Pound dans le LXXIIe de ses Cantos.

Entre autres paradoxes, on pourrait encore mentionner celui-ci : l’année même où, dans Le Roi Bombance (1905), il livre une conception désillusionnée de l’art comme de l’utopie révolutionnaire, dans sa revue Poesia, il emprunte au syndicalisme révolutionnaire l’association entre "avant-garde" et "avenir"… En fait, en lançant le futurisme en 1909, il s’agira pour lui d’attribuer à l’art le rôle de transformation sociale qui était jusqu’alors l’apanage de l’action politique. C’est là l’une des mutations majeures qu’a réussies cette avant-garde fondatrice : désormais sera d’avant-garde tout art qui revendiquera la tabula rasa des valeurs établies, le culte du progrès, une éthique et une esthétique de la rupture, une vision téléologique de l’Histoire ; sera d’avant-garde tout art qui se fondera sur la provocation et l’activisme, l’écriture manifestaire, l’incessante invention de nouvelles formes, ou encore les soirées-performances (c’est en effet pour rendre compte d’un spectacle futuriste qu’en 1914 le terme de "performance" fut inventé par le journaliste Paolo Scarfoglio ). On saisit immédiatement ce que le dadaïsme et le surréalisme doivent au futurisme italien. D’ailleurs, à partir de 1910, son retentissement en France est tel qu’il attire ces figures centrales que sont Apollinaire, Delaunay, Duchamp ou Picabia.

On pourrait terminer en recourant – mais en sens inverse – au même procédé  anthologique que Marc Dachy ; toutefois, le champ artistique étant par nature un champ de luttes, il convient, non pas de dresser un inventaire de propos pour ou contre Marinetti, mais de constater l’importance de l’héritage futuriste, qui s’étend du cubo-futurisme français et russe aux arts de la performance développés à partir des années soixante, en passant par le rayonnisme, le constructivisme et le suprématisme russes, le vibrationnisme espagnol, l’activisme hongrois, le vorticisme anglais, le formisme polonais, ou encore le stridentisme mexicain.

On terminera en renvoyant à ces deux ouvrages parus récemment :

* Didier Ottinger dir., Le futurisme à Paris : une avant-garde explosive. Catalogue complet de l’exposition, éditions du Centre Pompidou, 2008, 400 pages (360 illustrations en couleur), 39,90 €, ISBN : 978-2-84426-359-9.

* Giovanni Lista, Le Journal des futurismes, éditions Hazan, 2008, 384 pages, 27 €, ISBN : 978-2-7541-0208-7.

 

 

 

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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