[Chronique] Le noir pour tout montrer - Samuel Beckett, par Jean-Paul Gavard-Perret

[Chronique] Le noir pour tout montrer – Samuel Beckett, par Jean-Paul Gavard-Perret

novembre 7, 2019
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[Chronique] Le noir pour tout montrer – Samuel Beckett, par Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, Film, accompagné d’un film-essai (Not Film) de Ross Lipman, Editions Carlotta, DVD, octobre 2019. Texte de Film, Editions de Minuit, 1972.

Pour son seul film – dit expérimental mais qui est tout simplement un film génial et hors norme – , Beckett avait choisi Buster Keaton pour incarner le personnage central « O ». Cela dépasse le simple hommage que le créateur veut rendre à un acteur qu’il appréciait particulièrement. Il voit en lui comme en Chaplin d’ailleurs, deux clowns – et l’on sait la valeur que ce mot pour l’auteur – suprêmes et qu’il admire. Toutefois cette admiration ne semble pas partagée par Buster Keaton. Les relations entre le réalisateur et l’acteur restèrent de pure convenance et ce dernier estima que le script, non seulement n’était pas clair mais qu’il n’était pas drôle.

Néanmoins Keaton demeure, en dépit de ses incompréhensions, l’acteur de la situation. Il est choisi pour son silence, pour son corps acrobatique et increvable, pour son incroyable endurance et sa capacité à détruire les choses. De plus, ce corps « codé » par son passé cinématographique, exclut toutes références psychologiques. Elles sont éliminées au profit d’une « mécanique plaquée sur du vivant » (Bergson) qui va être utilisée par Beckett afin de visualiser l’effacement de la présence, l’impossibilité de la présence.

Stan Douglas souligne d’ailleurs, avec justesse que la lettre « O », qui désigne le personnage incarné par Keaton, est la première lettre du mot « objet ». « O », plus qu’un personnage, au sens classique du terme, n’est, en effet, rien d’autre qu’un objet, parmi les autres, si ce n’est qu’il demeure, avant la scène finale, actif, face à la caméra. Celle-ci devient, elle-même, non seulement l’élément d’enregistrement, mais un objet à part entière. Quoiqu’invisible, elle demeure dans le jeu, elle devient même l’élément essentiel susceptible de piéger « O », avant de l’abandonner dans le noir.

Le choix de la distribution, l’appel à Keaton pour un rôle à la fois « en emploi » mais aussi à contre-emploi n’a pas pour simple objet de faire simplement et arbitrairement entrer « Film » dans un genre, dans le registre du cinéma comique et muet traditionnel. Le choix du muet revient à réinventer, à inventer en quelque sorte ce genre. Beckett n’hésite pas d’ailleurs à faire une entorse au principe du cinéma muet en incluant, de manière ironique, un seul mot qui renvoie au silence : « le « chut » de la première partie.

Non seulement, par ce clin d’oeil ironique, Beckett crée une fêlure dans le genre tel qu’il était conçu pour des raisons techniques, mais il rappelle que le personnage n’est pas un muet au sens clinique du terme. Il échappe à un statut cher au cinéma qui l’utilise souvent pour incarner, à travers sa « mutilation », un pouvoir hypertrophié. Comme l’écrit Michel Chion :« au cinéma, le muet est supposé tout savoir : il est présumé savoir le dernier mot dont on poursuit la quête mais qu’il ne peut, ou veut nous livrer ». Avec Beckett, au contraire, le « faux » muet, ne sait rien, il n’est que le propre témoin de son ignorance, prisonnier d’une peur dérisoire et tragique, comique et terrible qu’il transmet au spectateur.

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rédaction

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