[Chronique] Leslie Kaplan, Désordre, par Ahmed Slama

[Chronique] Leslie Kaplan, Désordre, par Ahmed Slama

septembre 18, 2019
in Category: chroniques, UNE
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[Chronique] Leslie Kaplan, Désordre, par Ahmed Slama

Leslie Kaplan, Désordre, P.O.L, mai 2019, 64 pages, 7 €, ISBN : 978-2-8180-4831-3.

Un format, compact, quelques pages et un bandeau cocasse, et qui tranche avec les habituels et inconsistants bandeaux étalant ostentatoirement les prix décernés. Bandeau portant la mention « ça suffit la connerie !», cri qui intervient dans l’œuvre, mais nous n’en dirons rien, ménageant par là, non pas quelque suspens, mais pour préserver l’effet comique ravageur à l’œuvre dans ce « Désordre ». Ouvrons-le donc ce délice singé, Leslie Kaplan, autrice prolifique.

Crimes de classe

Récit, ou fable politique ? qu’importe les catégorisations, car c’est une œuvre bien singulière que nous livre ici Leslie Kaplan, et qui se dévore en un seul mouvement, mue par l’épure d’une écriture ; sorte de phrase qui ne cesse de croître par l’entremise de ces juxtapositions à l’œuvre dans et par la succession de virgules. Et ce mouvement continu, on le suit, nous rapporte une série de meurtres commis sur l’ensemble du territoire français. Pas de revendications, pas de liens entre ces meurtres ; simples faits divers « denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose » (Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raison d’agir, 1996).

Pourtant, au fil des pages tournées, ce qui nous était présenté d’abord et avant tout, par le fil du récit, simplement comme une succession de meurtres, inexplicable et inexpliquée, se révèle tout autre chose. Série que l’on suit par une narration qui s’attache principalement à rapporter les faits, et les histoires de ces meurtres. Par exemple : « une jeune vendeuse (…) qui travaillait au rayon maquillage du Monoprix Saint-Michel. (…) Elle habitait à Garges-lès-Gonesse avec sa mère et sa grand-mère, et prenait pour venir le bus et le RER. Son chef, le responsable du secteur « Femmes » du magasin, l’aimait bien et l’appelait « Ma petite puce ». Il fut assommé par un tabouret, un objet bas et lourd avec des pieds en métal. » Ou encore cet « instituteur proche de la retraite, aimé de ses élèves et estimé de son directeur, qui eut la mauvaise idée d’entamer une discussion avec l’inspecteur de l’Éducation nationale venu à l’improviste dans sa classe. La discussion portait sur un point de grammaire, la question du pluriel en x, elle s’envenima rapidement, grammaire, pédagogie, le s ou le x, l’inspecteur fut étouffé avec une éponge. » Tous ces meurtres – astucieusement nommés « crimes de classe » – répondent à un mobile identique, celui de la domination, les meurtres étant commis invariablement (à une exception près que je ne dévoilerai pas) par des subordonnés à l’encontre de leur supérieur ou plus précisément du dominé ou de la dominée à l’encontre de celui ou celle qui le ou la domine.

Fait divers sans diversion

C’est dans une langue qui imite celle de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) et la presse de manière générale que nous sont donc rapportés ces meurtres ; s’opère alors, en filigrane, une véritable réflexion au sujet des médias, habitués à évoquer les faits divers pour l’audience qu’ils suscitent, mais également par le consensus qu’ils créent. Et s’immisce, dans la question des médias, la question du médium : la langue. Ce qu’Éric Hazan nomme la LQR (Lingaue quintae Respublicae) – la langue de la cinquième république que l’on a progressivement dépouillée de tous les signifiants politiques, la langue des publicitaires, apolitique. Par ce crime de classe, les médias se trouvent pris à leur propre piège, le politique, la violence sociale se mêlant à leur course à l’audimat, mais surtout se pose la question pour eux de la manière dont ils doivent ou peuvent évoquer ces crimes alors que « les mots classe, domination, subordination, etc., étaient devenus désuets, difficiles à manier ».

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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