[Chronique] Mathias Richard, Machine dans tête

[Chronique] Mathias Richard, Machine dans tête

mai 30, 2013
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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…"nous sommes au 21e siècle maintenant, c’est-à-dire nulle part"… Entre France et Croatie, mais surtout dans ce trou de Babel/babil qu’est la tête de Dorian Durand, prend forme ce Nulle Part. Dès les premiers mots, celui qui est, non "un poète mais une situation comique", non un penseur mais un "dé-penseur" (151-52), nous donne le la : cette autopoéfiction au romantisme noir et exalté est un incantat, une incantation lyrique et satirique qui, aux plans rythmique, typographique et topographique, met en place un(e) (m)onde à croissance géométrique.

Mathias RICHARD, Machine dans tête, éditions Vermifuge, 2013, 192 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-917826-17-1.

" Nous ne serons jamais assez sévères avec ce qui est, nous aurons toujours trop de pitié, d’indulgence, pour ce qui est, chaque élément d’une époque insignifiante et médiocre doit être combattu point par point, pied à pied […]. "

"Il est bon d’écrire à une époque où la littérature a disparu : ainsi, il n’y a aucune ambiguïté sur les motivations de cet acte" (Mathias Richard, Machine dans tête, p. 167 et XIX des Appendices).

Inventer une machine scripturale pour capter tout ce qui nous passe par la tête, ce "trou dans lequel tombe tout ce qu’il y a autour" – cette "tête humaine" qui "implique une déterritorialisation par rapport à l’animal"… (Et si, pour en finir avec l’ennui de soi, l’on pouvait "passer d’une tête à l’autre comme l’on joue aux dames, à saute-mouton"). "Ecrire pour écrire. Ecrire pour se fabriquer des armes et des vertiges, écrire pour s’exploser la tête, être partout à la fois, être traversé par des vents psychiques, glisser sur des toboggans en vingt dimensions. L’écriture n’est pas un art artistique, l’écriture est un art martial psychique" (XIX). Avec Machine tête, nous remontons à un projet nettement antérieur au Manifeste mutantiste, même si le lecteur est défini comme un "mutant accro à la substance noire" (XVIII) et si cette dernière vingtaine de pages annonce le syntexte. Au reste, dans le final, c’est bien aux mutantistes que renvoie cette formule : "ceux qui n’arrivent pas à mourir, à dormir, à être tués par l’époque, sont condamnés à devenir des virus"… Dans un univers où "la FÊTE n’est plus qu’un PAN commercial du secteur des loisirs" (28) et où tout le monde "est coupable de non-rébellion" (150), le virus apparaît comme la meilleure réponse à la cancérisation techno-info-communicative qui affecte le processus d’écriture/lecture : "en termes de nanomarketing, […] lire c’est downloader (écrire c’est uploader) et la littérature c’est eMule" (158). Pour n’être aliéné ni par l’ordre marchand ni par le conformisme ambiant, une seule solution : contaminer cette langue unique/machinique qui ne sert nullement à communiquer, relevant plutôt d’un mode d’asservissement ("comment niquer") ; le chaos plutôt que l’ordre, le moléculaire plutôt que le molaire…

Au montage machinique, Mathias Richard préfère l’énergie cinétique d’une machinerie qui constitue un singulier espace du dedans : "je suis un moulin à air et à sang dont les ailes tournent péniblement en grinçant, un chaos de sensations apparaissantes et disparaissantes, je ne suis rien, presque rien, et ce presque est tendu vers des buts extravagants, inacessibles, risibles, […] je n’entends rien d’autre dans mon cerveau que le battement du sang, le déploiement arachnéen et fourmillant, mouvant, passager, de zones érogènes, […] suis piégé dans un bourdonnement, une machinerie incessante, une nasse de directions, de stimuli, d’orientations se battant les unes les autres pour prendre le dessus" (88)… De cet étrange cogito sensorialiste, il ressort que Je est Autre, vibrant comme un opéra fabuleusement comique – voire, par ailleurs, cosmique. (Ce dont rend parfaitement compte la fascinante couverture !). Machine dans tête est ainsi un journal mental qui revêt la forme d’un road novel, d’un texte classico-rocky-punky dont le phrasé même et les inventions verbales donnent souvent le vertige : "veux du speed pur en rab, veux du speed pur en barres, en barres-barres dare-dare, eh ouais connard, encéphalo zéro, en ville comme au zoo, chuis un placard, un tocard au radar, Babar bobards, brum brum, un barbare au dard crade en rade dans le bar hagard des crabes sad…" (57). Aux spirales intérieures correspondent les circonvolutions rythmiques, au chaos interne les flux vertigineux ; l’écriture fonctionne comme un accélérateur de particules mentales, un "générateur de cinéma intérieur", un "générateur de concerts mentaux" (166). Aux agencements répétitifs (pallilogies, paronomases, homéotéleutes, …) s’ajoutent divers télescopages phoniques/sémantiques : mots-valises ("cervicosmique", "écrituerie", "Mélamnésie", …), à-peu-près ("l’attèle ès VISIONS", "paontins", "réveille-catin", "chiance", "filousophie", "insipiration autobeaugraphe", "téniacité", "passecorps", "hellcome"…)… Rien d’étonnant à ce que s’y opère la déformation carnavalesque : "nous sommes animaux costumés dans un zoo" (146).

Cette écriture dynamique produit "des flashes de kaléidoscopes sensoriels" (131), traduit le "stroboscope mental"… Si "être humain c’est être un murmure de folies", il faut écrire "dans un code navajo afin de passer les lignes ennemies" (115)…

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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