[Chronique] Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, par Christophe Stolowicki

[Chronique] Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, par Christophe Stolowicki

juillet 3, 2019
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[Chronique] Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, par Christophe Stolowicki

Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, photographies de l’auteur, Lanskine, été 2019, 56 pages, 14€, ISBN : 978-2-35963-000-8. [Premier volet d’un diptyque sur Michèle Métail]

Voyager en poète, ne pas faire rêver.

Disséminés dans le paysage suburbain, urbain – le premier par exception placé à une intersection en montagne – douze « miroirs convexes », rétroviseurs avec ou sans visière, intensifient ou amortissent la puissance du hors champ. Sur l’île de Taïwan où le touriste est venu, n’a rien vu, ni vécu, Michèle Métail fait advenir du survenir, celui tapi hors cadre dans les mots.

Accessoirement, « ces douze Paysages opposés sont imprimés en Didot en souvenir des typographes qui composaient en miroir. »

Douze séquences d’un poème à quatre temps : l’intitulé du lieu photographié, en caractères chinois et en français ; la photo, détourée de son vis-à-vis, dans son cadre ovale ; et la description du paysage opposé, illisible en miroir dans un premier temps d’inversion rétinienne, puis rétablie à notre lecture suivant le travail de l’œil et du développement argentique. À l’instar des pierres de rêve « extrait[e]s du marbre veiné […] que collectionnaient autrefois les lettrés. Taillées, polies, montées sur socle, elles renvoyaient l’image de montagnes embrumées, de cascades volantes […] selon l’imagination de l’observateur ».

Tel le cavalier scythe de Tacite, Michèle Métail détend l’arc, sinon en fuyant – par le recul de l’écriture qui vient combler le blanc.

Prétérition du non vu plus efficace que du non-dit. Le mode de récit, si acrobatique et accidenté, conspire au réel.

Amuse-bouche banal trompant le regard mieux qu’un trompe l’œil. Ombres cavernicoles de plein soleil. L’inversion propre au rêve antiphrase du réel. Perspective et ligne de fuite réinventées en plans fixes, arrêts sur image d’un cinéma muet. D’anamorphose naturelle, plus encore sur certaines photographies au miroir plus convexe, la ligne légèrement courbe devient la règle, amorçant un mouvement rétrospectif de retour au big bang, un basculement au trou noir. Un immeuble au loin et ce qui ressemble au premier plan à une cabine téléphonique (à l’ère de la 5G) paraissent amorcer un envol. Les objets se suspendent en un début d’apesanteur.

De ces paysages opposés le premier paragraphe est de pure prose introduite par des blancs, les suivants, s’il en est, empruntent à la poésie son entame abrupte. Aux deux tiers de la plaquette, toute illusion perdue la prose reprend ses droits.

La première photographie bute à une paroi rocheuse, tremplin au contrechamp vertigineux où la vue plonge dans le gouffre ; dans tout le blanc qui emplit l’œil se déploie le paysage intense dérobé qui nous sera narré plutôt que décrit – rendu dans sa gestation, son espace-temps. En contrepoint d’une longue rue montant vers l’indéfini qui s’arrondit, le paysage opposé 4 dit qu’ « Alors que le Pacifique devrait ouvrir sur l’horizon, le rideau est tombé. Brume et pollution en effacent la ligne. […] Une longue colonne de porte-conteneurs stationne au large, balises du commerce mondialisé. Ils sont plus de vingt à patienter, immobiles […] plongeant dans l’attente tout un paysage gris acier.»

En regard de la pierre de rêve 5, miroir d’une convexité exceptionnelle déployant en lévitation un intérieur mi-bureautique, mi-muséal, « L’allée qui mène au musée des Beaux-Arts est jalonnée de caméras de vidéosurveillance fixées aux lampadaires […] Chaque salle d’exposition est équipée de détecteurs de fumée incrustés dans le plafond, de thermostats pour la climatisation et d’hygromètres avec bande enregistreuse […] Le visiteur solitaire est suivi, épié, déjà géolocalisé grâce à son téléphone portable. Sa traçabilité ne tolère aucune faille. Il focalise l’attention, bien plus que les œuvres d’art, sur lesquelles personne aujourd’hui ne pose un regard simple, sans médiation. »

Pierre de rêve 8 et son paysage opposé, cette fois-ci en continuité sordide d’objets et cabanons en bord de route asphaltée, développent la mise en abyme d’ « Une affiche grand format reproduisant l’Autoportrait avec collier d’épines et colibri de Frida Kahlo clouée sur une planche. Des sandows la maintiennent contre la porte du congélateur. Ils barrent le visage impassible de la jeune femme. Les épines acérées de son collier lui écorchent le cou, le sang coule. Et sous la pression des sandows, la douleur paraît plus insoutenable. » D’un basculement supplémentaire, pierre de rêve 10 encadre un rétroviseur au centre du rétroviseur photographié, rendant pour la première fois visible pour partie le narré, de « ruelle » en « venelle » en « alvéole » de Taipei l’errance tournant aux errements, en un seul paragraphe de pure prose.

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rédaction

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