[Chronique] Po&psy, une collection originale, par Christophe Stolowicki

[Chronique] Po&psy, une collection originale, par Christophe Stolowicki

juin 20, 2016
in Category: chroniques, UNE
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[Chronique] Po&psy, une collection originale, par Christophe Stolowicki

Collection PO&PSY, dirigée par Danièle Faugeras et Pascale Janot aux éditions Érès.

Alfredo Costa Monteiro, Dépli, trilingue, 52 p. en 4 leporellos sous pochette à rabat, un mini CD, 10 €.

Olav H. Hauge, Bateau de papier, bilingue, traduit du néo-norvégien par Anne-Marie Soulier, photographies de Sandrine Cnudde, 60 p. doubles reliées sous pochette à rabat, 10 €.

Paolo Universo, Dans un lieu commun j’ai fini par te trouver, poésie, bilingue, traduit de l’italien par Danièle Faugeras et Pascale Janot, dessins de Michèle Iznardo, 400 p., 20 €.

 

Happé par l’intitulé, je découvre au Marché de la place Saint-Sulpice une collection à la charnière où les sciences humaines s’évasent, se transcendent en poésie : PO&PSY, créée en 2008 chez Érès par Danièle Faugeras, une traductrice de large palette, et comportant à présent une trentaine de livres, la plupart coffrets de proportions modestes, de conception raffinée, certains emblématiques de la démarche. Deux traductrices viscérales poussent leurs antennes où PO et PSY ont partie liée, suivant sur les traces d’auteurs engagés dans la passe ou l’impasse à perte de réel – deux pistes principalement, celle où le poème s’irrigue de la folie qu’on n’enferme plus, et l’ultra-contemporaine du plurilinguisme, danse ici à trois temps inégaux rappelant la bidisciplinarité qu’un savant de sciences animales et humaines, Boris Cyrulnik, exigeait de ses pairs.

Il chante le dépli, celui de l’embryon, celui allitéré d’homophonies d’un basculement trilingue conceptuel primordial, mors aux dents la mort aidant. Bienheureux Alfredo Costa Monteiro, né à Porto en 1964, diplômé des Beaux-Arts de Paris en sculpture / multimédia sous l’égide de Christian Boltanski, installé à Barcelone depuis 1992 comme poète performeur et vidéaste, qui en dépliants en accordéon, dits leporellos, recto verso imprimés d’accords fondamentaux, de vers en escalier, espalier, criant son « horreur / du vide // em horror / duvido // horror / de vida », éploie ses trois idiomes en un déni du sens, en un retour au sens – aux confins contemporains de notre Babel. Les hiatus plus tranchants, hoquetants, plus cahotiques que chaotiques, plus décisifs en langues plus latines (« ecoa /o ego oco […] // assailli / l’ego / sec / que le vide / noue / et évide »). À la lecture orale le français pris en tenaille entre deux scansions marque le temps de retrait prosé, pesé, pensé, plus délibéré (de quel amour blessée / vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée) d’une langue cardinale de poésie.

 

Rude, douce, d’un solitaire de grands espaces que seul réconforte le papier ; d’un autodidacte absolu qui entre ses crises dites de schizophrénie a appris seul le français, l’anglais, l’allemand pour traduire en nynorsk ( néo-norvégien) les plus grands poètes ; au creux d’un livre qui feuilleté sans dépli ne laisse apparaître qu’un paysage de fjords, eaux vibrants miroirs, forêts, ciels en nuées, sur les photographies entrecoupées de verticales blanches questionnant cette vie de sédentaire de l’extrême ; d’Olav Håkonson Hauge (1908 – 1994) une poésie de l’élémentaire, périlleuse traversée de torrent sur les mots, galets de Poucet ; dans un mot à mot ardu de monosyllabes gutturales ou dentales aux consonances d’allemand ou d’anglais, en vers courts de poème vertical telles des bûches enfin « bien empil[ées] pour qu’[elles] sèch[ent] » ; de sérénité trempée comme le métal ne hurlant plus (« Les aigles ont repris leur vol, / les griffes tout ensanglantées ») quand « l’ondine [ne] trépigne [ plus] sa danse » – une rhapsodie rauque détache l’essentiel en tectonique de plaques sous la banquise.

 

Jadis […] ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs […] trop de chance ! Espoir dans sa jeunesse de l’athlétisme puis de la littérature italiennes, dandy côtoyant dans les salons Ezra Pound, Pasolini, toute l’avant-garde, Paolo Universo (1934 – 2002) ou l’avortement. Raisins verts ? Prise à outrance de son personnage ? Paraissant aux côtés des plus cotés dans une revue prestigieuse, rendez-vous fixé avec l’éditeur Mondadori pour publication, il renonce au dernier moment, soi-disant par « honnêteté ». Sur les brisées de Rimbaud s’affichant débris. De son œuvre quasiment inédite en italien il demeure des fusées infuses. Une Ballata del Vecchio Manicomio, Ballade de l’ancien asile où il n’a jamais mis les pieds ; il prévoyait de la faire jouer par les fous comme Sade qui y a séjourné longtemps. Des Penseri per versi, Vers p(a/e)r vers, aphorismes (« La valeur de la vie diminue à mesure que la demande s’accroît » ou « L’homme – ce succédané ») plus cyniques ou douloureux que pervers. Des jeux de mots à tire lyre, certains rendus avec prouesse (« io ?/ mi dissoc…i…o moi ? Je/ me désagrè…j…e »). Dans l’autodérision de la déréliction « réduit à [se] demander la charité quand [il se] rencontre ». Par la piété de deux traductrices exhumé de sa posture misérabiliste magnifique.

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rédaction

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