[Chronique] Roland Chopard, Parmi les méandres, par Carole Darricarrère

[Chronique] Roland Chopard, Parmi les méandres, par Carole Darricarrère

novembre 26, 2020
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[Chronique] Roland Chopard, Parmi les méandres, par Carole Darricarrère

Roland Chopard, Parmi les méandres. Cinq méditations d’écriture, avec trois illustrations de l’auteur, L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval (25), printemps 2020, 96 pages, 13€, ISBN : 978-2-37531-055-7.

 

« Certains mots existent pour en cacher d’autres qui ne viendront jamais affleurer à la surface. L’essentiel est que l’oubli soit possible. »

D’il-lui, antenne d’un pli de solitude, entité saturnienne s’avouant volontiers taciturne, nous ne saurons rien, ou si peu, tant il n’est pas de ceux qui s’encensent à bon compte, se mettent en avant ni se plaisent à se livrer, adepte du « non paraître » des chatoiements abstraits de la braise sous la cendre ce qu’il offre ici est d’un ordre plus monacal, l’ascèse cérébrale d’une sorte d’astrophysicien du Verbe, une disposition, une recherche, une mise à distance à hauteur d’une exégèse appliquée à soi-même, la main courante d’une « écriture en marche », l’anatomisation focale d’une passion fixe, une entomologie du feu alchimique poussée à la proue du retranchement, une omniabsence fondamentale à ce qui écarte de la Recherche, une concentration sur la tension comme penchant naturel, l’œuvre au vide d’un taiseux ravi de longue date aux préoccupations « mercantiles, parasitaires voire obscurantistes », autant dire un homme libre, apolitiquement accompli, stabilisé dans l’Outside.

Il découle de fait que ce corpus de cinq « méditations d’écriture » poétiquement blanches – blanches comme l’est un trou noir chez Blanchot, Michaux ou Samuel – se décline quasi cliniquement à la faveur d’un long monologue de la méthode pour ainsi dire enté aux méandres du néant et exerce à la lecture un pouvoir de fascination comparable à une douleur exquise, aussi prégnante qu’insituable, sensations voisines d’une préscience de la mort, expérience évocatrice de quelque évanouissement de la réalité sur elle-même requérant une confiance sans limite en ce qui vous entraînant vous happe, de l’ordre d’une révélation par paliers semblable aux phases de quelque Grand Œuvre.

Si la littérature – « ce métier d’obscurité et même d’ignorance » – n’est pas une science exacte, que dire des gouffres et glissements que le Poème affectionne, dont la réalité volatile échappe délibérément aux mots tout en leur octroyant une aura qu’elle seule (la poésie) serait susceptible de leur conférer, comment l’exprimer sans risquer de dissiper le mirage ? À l’aide de quels vocables aborder le vide souverain, atteindre le bond essentiel plutôt que la terre ferme d’une destination meuble tandis qu’ « un décentrement salutaire rejette toute facilité du style », celui-ci serait-il « un passage en force du langage par l’écriture », « combien de biffures ont été nécessaires pour maîtriser peu à peu le flot et pénétrer dans ce dédale sans mettre au (à) jour l’archéologie de ces multiples entrelacs » ?

C’est à cheval sur les opposés que Roland Chopard s’enfonce dans les sables mouvants des abstractions de la page blanche, flirte avec la tentation à la naissance des germinations mortellement fuyantes, prend son assiette et s’ermite dans les vapeurs sans forme à mi chemin de la frustration et de l’extase, offrant aux appelés la vision pénétrante du difficile parcours qui les attend et pour lesquels cet organe de méditation et « propriété créative » – « fruit d’une exigence : d’une éthique autant que d’une esthétique » – pourrait s’avérer constituer un point d’appui fondamental dès l’instant où « dans un emportement inévitable, (de) multiples sollicitations se présentent. »

Suivre Roland Chopard dans les méandres de la cécité exige un sixième sens autant qu’une endurance de coureur de fond tant il est des lieux où l’on ne peut accéder que seul, sans témoin ni spectateur, avec pour seule ressource sa propre foi, les yeux de l’intérieur et le silence pour compagnie ouvrant le chemin en résonance de ceux qui avant nous s’y sont aventurés, faisant de leur soif une quête sans fond. En matière de mots comme en art la vérité absolue n’existe pas.

Lieux atemporels de l’étreinte sans nom, continent inconnu du Livre qui s’écrit par effacement dans les ruines de l’apparition, voyances femelles et voyelles mâles qui s’androgynent dans le désert consonnant d’une forêt de possibilités, voyages immobiles à la chaise à aimer des succédanés de formes futures bien qu’ancré soi-même à la poussière par une maïeutique du monologue : du corps ne subsiste que l’équilibre précaire de l’équipage de l’œil et de la main tissant des liens invisibles avec l’esprit saint d’une forme d’intelligence sous-marine qui n’accèderait au grand jour de la surface que par l’écrit.

Travail de l’éther d’où le mot nu surgissant du magma sans forme seul face aux concessions tombe dans la langue, s’accorde plus ou moins à la volonté, ainsi articulé aux anecdotes le Rien aux intentions se frotte et se foutre, s’édulcore et se charbonne.

Que reste-t-il à dire lorsque le flux des événements cède devant la démarche et que du corps ne subsistent plus que ce tango de l’œil et de la main, le gué, « l’embuscade », l’observation des oiseaux par-delà le mur du son seul à seul désossé face à la Recherche qu’aucun mot ne satisfait – « au risque de ne plus exister » ?

Écrire ici ne dit pas, l’image n’affleurant qu’en aveugle suggère d’autres réalités, qui à leur tour se dérobent, et si partout méandrent nulle part abouties, s’apprécient sans impatience.

Le luminaire de l’œil et l’effraction volatile de la main par fibrillation amoureuse piègent « une combinaison de bribes de sens implicites dans la langue déployée », offrent l’accès à « une loi diffuse qui le précipite là où rien, désormais, ne devrait plus se perdre », subtilisent aux gouffres de brefs aperçus, sentiers coulés qu’immédiatement guette une posture neuve ou ancienne à valeur nulle et avérée tombée net dans les années viriles données pour mortes où tant de sollicitude s’affaire au mieux ennemi du bien.

Du cri inaugural à la conquête du langage en passant par toutes les explorations et les expériences, les ravissements et les décompensations, ramener dans l’âtre, d’une conscience hors de soi, les atomes d’un sens à revisiter. La lucidité prend le pas sur l’euphorie. L’atonalité sied à la contemplation abstraite. Les objets sortent du champ. L’ego recule. Les échecs, les impasses, prennent de la hauteur. L’inanité est un phare solide dans le meuble retour de la pulsion de la vague en son rabat homogène. C’est peut-être cela accueillir. Il dans son retrait n’est plus que l’observateur impersonnel d’un phénomène qui le contient mais s’avère plus grand que lui. Un sentiment d’encrage quasi minéral de la phrase sur le papier en découle. L’ascèse comme assise. Mica étoilé des noirs en contrejour. D’où l’évidence de ces fragments polaires fusant naturellement comme eurêka. Dans le cortex neuronal choisir l’arête panoramique la plus dépouillée, stationner taiseux au plus près de l’origine. De là le panorama du cheminement des affects. L’agapè dénué d’intentions mais non d’intensité. Point focal entre l’attente, l’illusion et le souvenir. Comment ne pas penser à Jabès, Blanchot, Soulages, Rothko. De la maturation à la maturité, c’est « libéré de tâches » que l’esprit advient au Réel.

L’expérience intime de l’écriture, « sa finalité, ses moyens, ses limites », comme combat avec l’ange. Cinq paliers d’humilité constitutifs d’un cérémonial. Petites morts à la volée et séries blanches. Hostie monacale, saignée et délivrance. Fil d’Ariane d’une parturiente sans faux-semblants empruntant à la lame son profil tranchant et à la maturité sa force, « Parmi les méandres » offre au lecteur aguerri le graal d’une initiation bien accomplie. Sur ce terrain aride propice à la minéralité, dans ce désert d’écueils et de soif grêlé de mirages, se livre le combat qui mène de la tentation à la chute, du débord à la confusion, de l’échec à sa conscientisation et de la déconstruction à une souveraineté authentique advenant à elle-même quel qu’en soit le prix.

Chacune de ces cinq méditations retracées sans emphase constitue l’un des seuils d’émargement consacrant le disciple en chemin vers une forme d’éveil toujours en sursis, relate ses errances et ses progrès avec une objectivité quasi scientifique et une compassion impitoyable pour soi-même ne laissant aucune place à la molle commisération des esprits faibles. « C’est donc un lieu ouvert, rempli de remords, de marques indécryptables, de potentialités à mettre en action. » (…) « C’est qu’il n’y a pas de véritables marques de ruptures entre un début et une fin, un passé et un présent » mais un continuum en équilibre précaire dont chaque défaillance fonde le point de départ de nouvelles avancées. Les méandres sont en ce sens des alliées potentielles et ces « moments rares et privilégiés, dans la solitude » les nœuds immatériels d’une échelle de corde qui tantôt le repousse tantôt l’aspire, obsédé qu’il est par « le refus obstiné de la présence du vide ».

À ce stade « le cerveau est-il encore apte à faire alors une synthèse » ? Les « carences de la mémoire », « la destruction progressive des neurones », « les signes de déchéance », « la perte progressive de la faculté de retenir, et même la difficulté de comprendre » sont des sujets de méditation à part entière. « Une suite infinie d’approches, d’incertitudes », évoluant par couples d’opposés, participe d’une intuition « qui se manifeste par (…) une absence incroyable, et inimaginable, d’images. »

Du reniement de « simples exutoires sans conséquence » au « pouvoir cathartique » à la « régénérescence de lettres mortes » en de « nouvelles recréations » et à « une prose qui prend ses distances avec une certaine poésie pour mieux en approcher ses potentialités », c’est à une Quête d’humanités en même temps qu’à l’élaboration de la fin de l’écriture qu’ « il » nous convie par allers retours de méandres au plus près de la source.

D’impulsions en vacillements « tout reconsidérer est un défi permanent », tout redéploiement obéit à une nécessité intuitive souveraine ouvrant la voie à « la voix trouvée » comme eurêka, « la recherche d’un lieu emblématique » trouve à s’accomplir sur « cette scène particulière que sont la page puis le livre », de propositions en mutations « rien ne s’épuise vraiment dans la lecture », tout fait office de testament intime, léguant une somme âpre d’instants parfaits dont l’éclat boréal dans le noir s’apprivoise et se mérite, invitant la frustration au dépassement.

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rédaction

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