[Chronique] Véronique Bergen, Edie. La Danse d'Icare

[Chronique] Véronique Bergen, Edie. La Danse d’Icare

octobre 3, 2013
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
0 2240 41
[Chronique] Véronique Bergen, Edie. La Danse d’Icare

Au moment où Véronique Bergen intervient dans le nouveau lieu d’Al dante (cet après-midi, à 16H et à 19H : Manifesten, 59 rue Thiers à Marseille), revenons plus précisément sur un livre qui, n’hésitons pas à le signaler d’ores et déjà, marquera l’année 2013.

 

Véronique Bergen, Edie. La danse d’Icare, Al dante, septembre 2013, 288 pages, 20 €, ISBN : 978-2-84761-789-4.

"En toute situation, le salut vient par la voie du haut, Dédale te l’a appris, Icare" (p. 97).

"J’ai toujours pensé que pour échapper au règne des hommes, il me suffirait de danser à un mètre du sol" (84).

"Je danse à l’extérieur de moi, je danse afin que le cycle de destruction et de régénération de mon monde ne s’arrête pas" (118).

"S’il existe un dieu de la défonce et de la baise, il aurait dû canoniser Edie" (123).

 

« "T’enfiler des tordus et des tordues, des comprimés, de la vodka, tu n’as pas trouvé mieux pour traverser la vie, Edie ?" Quand ma toupie moralise, je l’enveloppe dans un foulard pour la faire taire et je lui crie que la vie ne traverse pas Bobby, Minty, Edie mais qu’elle les expulse » (255)…

Edie Sedgwick (1943-1971), c’est l’actrice et mannequin (Vogue, Life…) qui a représenté "la Marilyn Monroe de la contre-culture" (79)… la figure emblématique des années folles made in USA, du chaos no-artistique des années 60, d’un monde qui s’abîme dans une fête à perpétuité… Edie, c’est la maîtresse de Bob Dylan, la Muse d’Andy Warhol, la fée de la Factory… celle dont l’"état naturel, c’est le manque", qui dit je mais "a perdu l’usage de la première personne du singulier"… celle dont la lignée est tragique : "Certains Sedgwick ne peuvent pas attendre que la mort les prenne" (72) ; "je descends d’une cataracte de psychotiques qui baisent comme ils respirent" (221)…

Dans son post-scriptum, l’auteure explicite l’enjeu de sa biofiction trash : "passer le matériau brut de vies au travers du prisme de la fiction […] redonner vie, couleurs, voix, étoffe à des personnes réelles coulées dans les eaux de l’imaginaire ne va pas sans le souci de laisser intacte leur part d’ombre" (269).

Edie ombre et lumière, Eros et Thanatos…

Vampirisée par un père fantasmé ("kidnapping mental" de Fuzzy), celle qui voit la mort dans son prénom ("die"/Edie) se gave de sexe et de drogue… se scarifie mais ne se clarifie pas… devient "danseuse hors père"… parle, parle et reparle… délivrant au passage une satire humoristique de ceux dont les traitements sont inhumains (les électrochocs en particulier) : « Les psychiatres sont de piètres linguistes. J’ai beau leur crier "la copule s’accorde avec un sujet ravalé au rang de complément d’objet", ils tirebouchonnent dans Œdipe en boîte de conserve, de préférence de soupe Campbell » (12) ; une réflexion philosophique : "la beauté n’est rien d’autre qu’une puissance magique qui monte de l’intérieur du corps et traverse la peau" (79) ; ou même une prédiction : "Dans quelques années, tout le monde aura son kit portatif pour s’auto-électronarcoser" (249)…

Vous ne pouvez pas ne pas lire cette incroyable épopée fantasmagorique sur une figure mythique morte tragiquement d’une overdose à vingt-huit ans. Vingt-huit chapitres, donc, alternant dialogues plus ou moins fantaisistes et récit à la première personne – récit "dépersonnalisé" tant la parole se fait parfois délirante. C’est en effet à un véritable Bing Bang érotopoétique que nous assistons… Des temps : "Bob, mon père m’a fait vivre à l’impératif et me baisait à l’infinitif présent, à cause de ça j’ai perdu mon participe futur, le radical des verbes irréguliers, il me les fourrait dans la bouche dès le déjeuner, papa idolâtre tant la grammaire qu’il va mourir sans faute d’accord" (185) ; des signifiés et des signifiants : « Mon père m’a programmée à devenir son cendrier spermatique, la conversion digitale de son logiciel culminait dans le planning "coups et gifles" » (183)… Dans cet autre extrait, notons le tohu-bohu des signifiés et des références légendaires : "Quand papa bombarde maman de neutrons, elle se transforme en Madame Pluto, la découverte de la fission nucléaire, les don juan l’ont faite avant les scientifiques, rien qu’à ouvrir sa braguette, Fuzzy provoque une réaction en chaîne et libère une énergie colossale" (168)… À psyché instable, style tumultueux dominé par la métaphore filée et, en particulier, par la translation (passage d’une catégorie grammaticale à une autre) : "je babylone dans le sperme", "il me stromboliait par derrière", "Fuzzy titaniqua Salt et Pepper", "stéthoscoper", "nuptialise", "son instrument d’exception que je stradivarius de mon doigt virtuose", "le dard de Fuzzy qui me navaja le corps", "elle pavlovera", "Mon humour le charlie chapline à l’envers"…

, , , , , , ,
Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *