[Hommage] Sylvain Courtoux, Ce n'est pas dans le journal/que j'ai appris la mort de Pierre Courtaud... (1/2)

[Hommage] Sylvain Courtoux, Ce n’est pas dans le journal/que j’ai appris la mort de Pierre Courtaud… (1/2)

février 18, 2011
in Category: chroniques, créations, UNE
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Suite à la disparition de Pierre COURTAUD (1951-2011), voici le long et bel Hommage annoncé, écrit par Sylvain Courtoux – que nous vous livrons en deux temps.

Ce n’est pas dans le journal
que j’ai appris la mort de Pierre Courtaud
par une matinée d’oiseaux blancs dans le ciel.

1. Non, ce n’est pas dans le journal.
Par ailleurs, je ne sais même pas si le Populaire du Centre – le journal de ma région – en a parlé.
Non, je l’ai su par un coup de fil ce mercredi 12 janvier, quelques heures à peine après sa mort, puisqu’il est mort la veille au soir au C.H.U. de Limoges, un coup de fil très sobre de Rémy Pénard, le plasticien limougeaud qui a si souvent accompagné Courtaud depuis la création en 1981 de sa petite angulaire et séminale maison d’édition La Main Courante.
Rémy Pénard fut bref. Mais il avait tenu sa promesse. Sa promesse de me téléphoner s’il avait des nouvelles de l’état de Pierre. Bref, puisqu’il n’y avait plus grand-chose à dire, ni même à espérer. Il m’a dit aussi que l’enterrement aurait lieu ce jour même à La Souterraine. A 15h à l’église.
Lui-même attendait qu’on l’appelle car il n’avait toujours pas de moyen de transport.
Je lui ai dit que je n’irais sûrement pas. Moi mon plus, je n’avais pas de moyen de locomotion.
Je lui ai dit une de ces choses qu’on dit un peu bêtement dans ces circonstances-là,
qui sont à la fois vraies et sincères, mais qui sonnent, au fond, un peu toc.
Mitterrand croyait bien aux forces de l’esprit, alors pourquoi pas moi. J’avais quand même demandé à Lise, ma compagne, si elle acceptait de me conduire si loin.
Oui, car La Souterraine, c’est loin, très loin même pour qui n’a pas même son permis.
C’est à 50 kilomètres de L. à peu près. Et si on n’a pas de caisse, on peut toujours prendre le train. Mais attention au retard. Ceux qui m’aiment prendront le train.
Ce film de Patrice Chereau tourné dans les environs de L. dont une scène se passe gare
de La Souterraine. Justement. La Souterraine que Courtaud n’a presque jamais quitté.
Puisqu’il vivait toujours dans la maison de ses parents, de sa mère surtout, qui est
morte au début des années 2000. Dans cette maison. A l’écart du bourg.
Qu’on avait un peu de mal à trouver la première fois. Dans cette maison, aussi
où il a écrit ses (au moins) 35 livres que j’ai là, rangé à part. Mais je sais qu’il m’en manque
. Dans cette maison, qu’il n’a donc jamais quittée.
A part, peut-être, pour faire ses deux années de Philosophie à Poitiers.
Dans cette maison, où il a aussi créé et fondé, presque à lui tout seul, sa maison : La Main Courante.
Où il a publié des poètes, des auteurs aussi forts que fort différents comme les premiers recueils de Jean-Marie Gleize, et les livres de Liliane Giraudon, Alain Frontier, Joseph Guglielmi, Serge Gavronsky, Georges Mérillon, Lucien Suel, Yves Namur, Jean-Yves Reuzeau, Marc-Alan Mayali, Gérard Titus-Carmel, Patrick Beurard-Valdoye, Jean Monod, Franco Beltrametti, Julien Blaine, Pierre Garnier, Jean-Pierre Bobillot, Sylvie Nève, Jean-Luc Peurot, Alain Borer, Christian Désagulier, Grégoire Forbin, Catherine Evrard, Sylvie Marmaroli, Michel Falempin, Hélène Mozer, Bernard Blot (un poète du Limousin), Anne-Marie Jeanjean, Jean Mazeaufroid (un très grand poète post-expressionniste et politique de Limoges (mais aussi peut-être mieux connu pour son travail plastique, mort dans l’indifférence générale en 2001, alors que son La voix de la navette – LMC, 1999) est dans mon top 10 des livres de La Main Courante), James Koller, Claude Pélieu, William Burroughs, Gérard Fournaison, Joël Leick, Marc Froment-Meurice, Roberto Altmann, Haroldo de Campos, Henri Deluy, Alain Robinet, Hervé Bauer, John Cage, Gertrude Stein, Huguette Champroux, Siegfried Plümper-Hüttenbrink, Iannis Xenakis, Jean-Jacques Viton, Jean-Paul Gavard-Perret, Claude Minière, Alin Anseeuw, Michel Méresse, Rémy Pénard, soit presque toute une génération née à la fin des années quarante-début cinquante, qui, dans ce début des très anti-expérimentales années 80, n’avait plus tellement d’endroit pour publier ses livres.
Mais c’est là aussi, plus tard, dans les années 90, qu’il a accompagné quelques jeunes poètes et poétesses comme
Véronique Vassiliou, Anne Talvaz,
Véronique Pittolo, une anthologie bilingue, en 2005, de Mathias de Breyne : la Baby-Beat Génération , sur la seconde Révolution poétique des seventies à San Francisco, livre qui a eu les louanges de la presse américaine (et un colloque pour les 25 ans de Howl de Ginsberg), mais qui est (presque) passé inaperçu en France. Depuis les années 80, Pierre Courtaud, découvrant Gertrude Stein, s’est énormément documenté et intéressé au Bouddhisme Zen, comme pratique, mystique et culture.
C’est comme ça, qu’il en est venu, progressivement dans les années 90 à publier
John Cage, Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer : le seul problème avec les sons, c’est la musique, LMC, 1997, qui est, toujours aujourd’hui le best-seller absolu de La Main Courante dont il existe trois éditions depuis, à chaque fois augmenté.
Mais aussi une courte anthologie de Tchouang Tseu (Pénétrant La Voie, LMC, 1993 – traduit et préfacé par le spécialiste de John Cage, en France, Daniel Giraud), et une pléiade de jeunes poètes, américains, français ou chinois, totalement inspirés par les formes et la pratique Zen, mais toujours dans une veine moderniste et expérimentale, comme Sin Ming (Gravé à l’esprit, LMC, 2004 – traduit (du chinois) et introduit par le très présent et passeur Daniel Giraud), Jacqueline Merville (au moins deux livres, dont le très beau, Petites factures divines, LMC, 2006), Soun-gui Kim (au moins deux livres dont le très wittgensteinien, Montagne c’est la mer, LMC, 2003) ou encore Hisashi Okuyama, en duo avec Jean Pierre Scheider pour les illustrations, Bouteille Blanche (pour deux voix), LMC, 2006. Sans oublier la somme d’Henri Borel, L’Esprit de la Chine, traduit du néerlandais par Denise Richard, LMC, 2007.
C’est vrai qu’on ne pourra pas comprendre et le travail d’éditeur et le propre travail fictionnel (puisque lui disait qu’il écrivait des fictions) et poétique de Pierre, si on
ne prend pas en compte son amour pour le Zen, son amour pour John Cage et son amour
pour Gertrude Stein – dont il fera un magnifique livre expérimental en 1996 chez Al Dante, édité par Laure Limongi dans la collection &, et sera également le principal maître d’œuvre de l’historique numéro (je dis bien) de la revue If de 1997 (If, numéro 10) consacré à Stein. C’est aussi
dans les quelques numéros (j’en compte quatre, un par an, de 2001 à 2004) de l’unique revue qu’il créera et dirigera (avec son neveu, et un poète creusois, Gérard Fournaison),
Littérature En Marche (jeu de mot sur Marche, qui est aussi la petite région où se trouve La Souterraine), où il publiera, et parfois même en livre, des poètes mé-connus comme Jean-Paul Chague (son Une tentative d’exténuation, LMC, 2005, postfacé, si on peut dire, par Pierre Parlant, sera l’une de mes grandes découvertes de cette année-là), ou Michel Collet, proche de la revue Luvah (avec qui, aussi, il va faire un livre, le superbe La tête du poisson bouilli : signes, LMC, 2001). Ou Matthieu Messagier, qui va devenir un très proche de Courtaud, au point même de participer à un livre de Julien Blaine et de Valentine Verhaeghe (Ephéméride, pièce chorégraphique, LMC, 2002). Ou comme Eric Houser.
Sans oublier les anciens fidèles de La Main Courante, les très proches de Courtaud, qui, de Huguette Champroux (n’oublions pas que c’est Courtaud qui préface l’anthologie de Champroux publié au Bleu du Ciel), à Pierre Garnier, en passant par Claude Pélieu (un numéro spécial pour sa mort, sorti en 2003), Jean-Luc Peurot, Jean Mazeaufroid ou Liliane Giraudon, ont tous été publiés dans sa revue.

Et il a fait de même avec de nombreux plasticiens. Car les auteurs de LMC avait cette particularité, souvent, d’être accompagné d’illustrations, de collages, de dessins, de photos de plasticiens. Donnant ainsi au livre son cachet "objet" qui ne pouvait que faire fantasmer nombre de bibliophiles, comme moi.
Je pense à Jean-Marc Scanreigh,
qui a dessiné le grand beau logo de la petite maison, ou à Rémy Pénard, qu’on retrouve encore comme grand maître "ès" visuel dans le magnifique dernier livre de Pierre, Plaisseïs, à La Main Courante, où il a paru le 15 octobre dernier.
Ou à Georges Mérillon,
qui a non seulement travaillé sur ses propres livres mais aussi sur ceux des autres,
et sur mon tout premier chez Æncrages & co en 1999 – Mérillon que j’avais découvert grâce aux nombreux livres que Courtaud avait publiés de lui et notamment
le fantastique Provision (1994), poème épique expérimental et visuel à la fois manuscrit et tapuscrit qui était pour moi à l’époque un geste d’une modernité terrible et exemplaire (et un véritable OLNI).
Ou encore à Isabelle Vorle (pour les livres de Patrick Beurard-Valdoye), Philippe Berthommier, Ramon, Josette Kotarski, Germain Roesz, Liliane Giraudon (pour un livre de J-J Viton), Gérard Titus-Carmel, Guy Teste, Joël Frémiot, Jacques Barry, José San Martin, Claude-Henri Bartoli, Anne Petrequin, Marek Chlanda, Gérard Guyomard, Valère Novarina (pour un livre de Claude Minière), Patrice Giorda, Jean-Christian Estaque, Kostas Nassikas, Pierre Antoniucci, Irène Grandadam, Francis Lavoutte, Jacques Cinquin, Pierre Courtaud (lui-même, notamment pour un livre d’Anne Talvaz, et un autre d’Alin Anseeuw), Pier Paolo Piccinato, Patrick Carré, Anne Slacik, René Char qui fit une carte-préface du génial Dirigeable (1999) d’Huguette Champroux qui faisait elle-même en général l’illustration de ses livres. Ou encore à Marie-Hélène Dhénin qui photographiait pour son poète de mari Alain Frontier. Ou encore à Aliette Cosset pour Ils sortent de J-M Gleize (1994).
J’aimerais vraiment tous les citer. Mais c’est comme les auteurs. Je n’ai pas tous les livres. Il y en a au moins 142.
Cent quarante-deux livres depuis le début. C’est ce qui est marqué à la fin du Plaisseïs.
Né dans la collection : 142.
Alors oui, j’aimerais tous les citer. Mais je ne peux pas. Car il n’existe pas, à mon humble connaissance, sur le net ou ailleurs, de liste complète, de catalogue de tout ce que Courtaud a pu publier. Pourtant le site Poezibao indique que Courtaud venait de fêter les 30 ans de sa belle maison. Alors le véritable début de La Main Courante, c’est quand au fond ?
Dans la drôle d’anthologie du poète lyrique limougeaud et prix Mallarmé ’84, Joseph Rouffanche, 12 poètes, 12 voix(es), publiée aux (très) bucoliques éditions Cahiers de Poésie Verte (en fait, la revue limousine Friches dirigé par Jean-Pierre Thuillat), anthologie dite critique (tu parles, tout ça à cause de la très réac’ ‘introduction (et je pèse mes mots) qui fait bien la moitié de l’anthologie elle-même (je blague, oui) signé Rouffanche lui-même et intitulé Une crise profonde – en gros, si la poésie ne se lit plus ou ne s’édite plus chez les grands éditeurs parisiens, c’est de la faute à Dada, à Tel Quel et à "des décennies de modernité destructrice", je cite, page 58) de douze poètes du Limousin (dont Georges-Emmanuel Clancier, Jean-Luc Peurot, Jean Mazeaufroid et Pierre Courtaud, pour mes préférés), dans la bibliographie même de Courtaud, qui commence (donc) en 1979 avec Lisière des Signes, éditions Possibles, son tout premier livre,
l’un des plus lointains Courtaud
que j’ai et qui date de 1985, Petite fiction à partir d’une image des objets de transport (LMC, 1985), qui est aussi signalé dans la biblio, ne serait qu’en fait, seulement que
le troisième livre de sa jeune collection d’alors. Comment concevoir autrement que ce site, Poezibao, s’est vraiment mis le doigt dans l’œil. Ou, je ne comprends plus rien.
Alors vraiment trente ans ? Alors ça fait (déjà) (quand même) beaucoup de livres depuis le début.
Mais trente ans ? Je n’y crois pas. A moins qu’il n’ait publié moins d’un livre par an depuis 1980.
Sinon comment pouvoir se retrouver à 3 en 1985 ? J’ai toujours pensé qu’en fait La Main Courante était née en 1983, avec la mini-anthologie (que je n’ai malheureusement pas), Poètes pour la Creuse (LMC, 1983), avec, pour maître d’œuvre, Pierre Courtaud himself.
Peut-être que c’est Pierre lui-même
qui me l’a dit. Mais n’ayant pas tous les livres, c’est difficile de trancher là maintenant. Et il est bien trop tard ce soir pour appeler Rémy Pénard.

2. J’ai rencontré Pierre Courtaud en avril 1996. C’était chez lui. Il y avait le poète Jacques Gasc (que Courtaud avait publié au tout début des 80’s) et son neveu Bertrand. Pierre adorait son neveu. Il n’avait lui-même pas d’enfant et il a (plus que) souvent dédicacé ses livres à Bertrand.
Ils ont même signé ensemble, en 1996, une plaquette chez Derrière La Salle de Bain (de Marie-Laure Dagoit qui publiait et préfaçait cette même année, chez LMC, le punk Dear Laurie de Claude Pélieu) : Un meurtre au bord d’un bel étang.
A l’époque, jeune étudiant de philosophie à Tours, j’avais quelques velléités poétiques. J’avais, l’année précédente, découvert les livres de La Main Courante à la DRAC de Limoges. Livres que je volais aussi en grande quantité
avec tellement peu de discrétion qu’un jour j’ai reçu une lettre très officielle émanant de la DRAC
me sonnant de rendre tous les livres volés (il y avait aussi pas mal de numéros d’Action Poétique, que je n’ai jamais rendus d’ailleurs). J’allais à la DRAC pour voir le poète (et co-directeur de la DRAC) Jean-Luc Peurot
dont j’avais, il y a peu, découvert les deux très beaux premiers livres chez Rougerie (encore un éditeur de la région) dans une tonalité très Bernard Noël, auteur que j’adulais à l’époque.
C’est Jean-Luc Peurot (qui a, par ailleurs, publié, un peu plus tard, deux livres chez Courtaud – dont le très beau L’engramme en 1993) qui m’a le premier parlé de Pierre et de ses éditions. Et quand j’ai vu les livres au rez-de-chaussée de la DRAC, ils étaient tellement beaux, tellement nouveaux pour moi, car à part Bernard Noël et l’Anthologie arbitraire d’une nouvelle poésie d’ Henri Deluy (un autre grand passeur de la poésie moderne), je ne connaissais de moderne pas grand-chose. Et ce fut un putain de choc.
Découvrir en même temps Gleize et Frontier, Courtaud et Monod ne fut pas une sinécure.
Mais ce fut l’explosion. Et régulièrement, en même temps que j’allais dire bonjour
à Jean-Luc, je lisais et piquais les livres de La Main Courante. Mais c’était (vraiment) pour la bonne cause. Car ce que j’y ai découvert vit, prolifère, rhizome et résonne
toujours en moi dans les livres que maintenant j’écris.
Et comme tout jeune poète un peu con-con et ambitieux, j’avais un manuscrit à faire publier. Vous aurez peut-être une idée de la "chose" écrite en lisant le poème qui fut publié (pour bien rigoler) dans le numéro 2010 de la revue BoXon,
extrait de ce dénommé recueil, Erosion de la fixité.
Mais, moi à l’époque, je croyais dur comme fer à ce titre et à ces poèmes.
Et donc je suis allé voir Pierre à La Souterraine.
Ceux qui m’aiment prendront le train. Et j’y suis allé avec mon pote Jérôme Bertin.
Je sais que j’ai un mauvais souvenir de cette première rencontre. Car il y en aura d’autres et des plus sympas. Avec Jérôme, on ne se sentait pas très à l’aise,
avec ces trois personnes que nous ne connaissions pas. Et l’évidente complicité que ces trois là avaient entre eux sautait tellement aux yeux qu’on ne pouvait que se sentir exclu. Et puis je n’ai pas aimé son neveu. C’était réciproque, je crois. Par contre lui, je ne l’ai jamais revu. Et d’une certaine manière, c’est beaucoup mieux comme ça.
Et bien sûr quelques jours plus tard, j’ai envoyé mon fameux manuscrit à Courtaud. Qui me l’a renvoyé dare-dare (c’est l’histoire d’une oeuvre d’art) totalement raturé, corrigé et annoté de rouge comme si ce n’était qu’une vulgaire copie d’écolier. C’est peut-être pour ça aussi que j’ai un si mauvais souvenir de cette prime rencontre. Honteux et quelques peu choqué, il n’a pas fallu longtemps pour foutre mon recueil à la poubelle et en commencer un autre.
Dont une partie sera publiée chez Æncrages & co en 1999 sous le titre [i.e.] (mais ce n’est pas l’histoire qui nous intéresse).
Quelques semaines après le magnifique Chine (1988) de Courtaud chez le même éditeur et plusieurs années après le easy-dans-mon-top-10-des-livres-de-Courtaud, le séminal Song of Léonard Cohen, son tout premier livre chez Roland Chopard (1992).
D’ailleurs, et ce ne sera pas la seule fois où l’on me posera la question,
l’une des premières choses que me demandera Chopard au téléphone,
c’est mon lien de parenté avec Pierre.
Oui, Courtaud, Courtoux, dit comme ça rapidement, ça peut effectivement troubler.
En fait, je ne compte plus les fois où lors de lectures comme à Lodève, ou de rencontres comme au Marché de la Poésie, l’on m’a posé la question.
Et j’aurais peut-être dû m’en servir. Mais, en tout cas, jamais je ne fus gêné de répondre par la négative, tant j’ai toujours compté Courtaud comme l’un de mes poètes (tout court) préférés. Et le fait d’avoir pas mal de ses livres
et surtout d’en trouver certains géniaux (au hasard, peut-être son plus grand livre avec le Gertrude Stein d’Al Dante, L’Amante Noire, LMC, 1991, une prose beckettienne qui a tout à voir avec les plus grands textes de Sollers)
ne compte pas pour rien dans mon putain d’orgueil limougeaud.
En fait, très vite après le renvoi de mon manuscrit, Courtaud va se mettre à m’envoyer régulièrement, à peu près une fois l’an, comme pour s’excuser, et les livres qu’il éditera pour La Main Courante et ses propres livres chez LMC ou ailleurs.
Et puis, c’était peut-être en 97 ou 98, je suis revenu chez lui. J’étais seul et lui aussi
(à part sa mère, qui était là, mais qui ne nous a jamais dérangés). Et là on peut
dire que ce fut vraiment une belle rencontre. Je passais tout l’après-midi
avec lui et il me parla beaucoup de tous ses travaux. De ses traductions,
je sais qu’il gardait sous le coude, sa propre traduction des Stanzas In Meditation de Stein, que j’ai vraiment découvert grâce à lui. Comme de son travail d’auteur ou d’éditeur.
Je me rappelle que ce jour-là, j’ai repris le train
avant la nuit avec un sac de livres tellement énorme qu’il me fallait le porter à deux mains.
On peut dire qu’il fut ma principale ouverture, dans ces années 1996-98,
où je me cherchais, question écriture, encore beaucoup, à la poésie expérimentale.
Sans lui, je pense que je n’aurais jamais pu subir les charmes des fabuleuses Galaxies d’Haroldo de Campos (1998), sans doute le plus grand livre (à tous les sens du terme) qu’il ait jamais publié. Ou comprendre le zen chaotique de Gertrude Stein. Qui fut son auteur préféré. Et dont la lecture marqua la fin chez lui de la première période de sa poésie, dite celle de René-Guy Cadou (mais avec une modernité évidente qui déjà pointait son nez : les poèmes sont en vers libre, pas de titre ni de ponctuation, et déjà l’on sent chez lui un travail du fragment, du silence, de la distance et du blanc, qui peut le rapprocher d’auteurs emblématiques des seventies comme Jean Daive ou Claude Royet-Journoud, ou encore les premiers livres de Marcelin Pleynet) des livres comme son tout premier Lisière des signes (Possibles, 1979), L’Aube isocèle (Millas Martin, 1980), Initiales d’herbes  (Cahiers de l’Arbre, 1980) ou L’Arrière-pays (Cahiers Froissart,1981). Mais c’est véritablement avec La chambre d’écriture (LMC, 1984) qu’il va faire définitivement son envol vers la modernité la plus exigeante et la plus libre. On retrouve certes dans ce livre les quelques points modernistes que j’évoquais plus haut, de la distance, un art collagiste des fragments, des phrases nominales sans articles, dans la droite lignée de tous les post-André Du Bouchet.
Et notamment de Claude Royet-Journoud. Mais avec un imaginaire plus terrien (au bon sens du terme) et mémoriel – les souvenirs d’enfance, ou l’histoire généalogique de Courtaud sera une grosse thématique de beaucoup de ses livres ultérieurs. Comme dans Tiré d’un livre de comptes (LMC, 1985), livre que je n’ai malheureusement pas, mais dont j’ai pu lire des extraits dans 12 poètes, 12 voix(es), l’anthologie de Rouffanche. Où Courtaud juxtapose mentions de pure comptabilité chiffrée, bribes de lettres administratives, listes de termes techniques, et poésie objectiviste froide (dans la lignée distantielle des oeuvres précédentes, comme le très beau Petite Fiction à partir des objets de transport – qui est sorti la même année).
Travail expérimental qu’on retrouvera, par la suite, dans des livres comme Tentative de Restitution des Lieux et Portraits de Famille (MEM/ArteFact, 1987),
dans une version encore plus complexe et expérimentale, où là, apparaissent et se mixent,
sur la page de gauche des monostiches hyper-objectivistes, comme ce que l’on lit
du lieu (Bessines. Vue générale) qui est photographié pour la carte postale ; page de droite des
prélèvements de vieilles cartes postales appartenant à sa famille et dessinant, parfois
dans une graphie approximative (l’auteur ayant gardé les fautes de syntaxe et d’orthographe)
des événements du quotidien, ou du monde (c’est ainsi que la Première Guerre Mondiale est évoquée),
et toujours, entre ces pages, quelques vers blancs (3 ou 4) qui peuvent être objectivistes, qui peuvent être aussi faits de termes techniques ou d’énumérations objectives d’objets ( comme, page 31 : Gothique-Hampe. Verrous. / Remise. Poudre T. Glycine. / / Ses doigts de laine. Amidon), dans une veine cut-up frontal qui n’aurait pas déplu, ni à Gertrude Stein, ni encore moins à Denis Roche ou Jean-Marie Gleize.
On peut dire que
c’est dans ces années-là, de 1985 à 1987, que Courtaud a défini toute une poétique
objectiviste, dans une lignée zen, qui n’a pas eu son pareil en France à cette période.
Et qui en fait, pour moi, l’un des dix-vingt très grands poètes qui sont apparus dans les années 80.
Et même si on a pu l’oublier ou l’oblitérer, pendant ces années-là, & je pense notamment à l’anthologie chez Flammarion de Henri Deluy en 1988, Poésies en France 1983-1988, qui se veut, en quelque sorte, d’un point de vue subjectif certes, le meilleur de ce qu’a accouché la poésie contemporaine ces années-là, qui ne daigne même pas citer le nom de Courtaud ou l’un de ses livres.
Pareil dans l’anthologie d’Action Poétique de Pascal Boulanger (1998).
Puisque Courtaud n’a pas été boudé par cette grande revue (il collabore au n° 135 en 1994 et au n° 175 en 2004), pourquoi alors ne pas avoir publié les poèmes expérimentaux de cette époque ? Heureusement que d’autre éditeurs, beaucoup moins frileux dans l’approche formelle et avant-gardiste, comme Laurent Cauwet, ont pu lui donner sa chance. Car, c’est sûr, dans ces livres oubliés ou méconnus, il y a du chef-d’œuvre.
Et, en 1987, ce n’est même que le début.

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rédaction

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4 comments

  1. marmaroli

    Tombée par hasard sur cet article, et du même coup plein de souvenirs qui reviennent. Je partage beaucoup d’impressions ressenties. Merci.

  2. jerome bertin

    j’attends la suite avec impatience… beaucoup d’impatience… quand paraitra-t-elle?
    jérôm.

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