[Livre + chronique] Furioso, Dmitri Bortnikov

[Livre + chronique] Furioso, Dmitri Bortnikov

février 26, 2008
in Category: chroniques, Livres reçus
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  Dmitri Bortnikov, Furioso, éditions MF, collection frictions, 188 p. ISBN : 978-2-9157-9426-7. Prix : 12 €.

[Extrait]
  Qui a fait ça ? Qui ? Il faut pas donner un enfant mort-né à sa mère. Il fallait pas. Non. Tout le monde le sait. Mettre un enfant mort-né dans les bras de sa mère… Il fallait pas. Tout le monde le sait. Il faut pas que la mère prenne son fils mort-né dans ses bras. Mettre son fils mort-né sur son ventre. Non. Tout le monde le sait. Tous. (p.35)
[…]
Et fini après. Tous. Les cadavres… Ils glissent. Oui. On les fait glisser. Partiiir. Doucement. Glissement. Sur cette pente douce. Les crochets enfoncés et on tire les cadavres. Chauds… Calmement. sans leur faire mal. Rien. On sent rien. Sur cette pente rapide. Glissent ces amas de chair. Lourds cadavres nom de dieu. Mais la pente. Les crochets. ça aide ça fait glisser et. On glisse… Vers ces murs. En bas. Baaas… Glissando. Long glissando.
Mais non. Ouvrez les robinets. L’eau… De l’eau. Les robinets bossent à fond. Les cinq tuyaux. Cette eau… Sauvage. À renverser un adulte. Elle hurle cette eau. Elle lave les cadavres des vaches. Leurs côtes. Les têtes. Les museaux… Leurs queues sont vivantes. Elles sautent… Les folles.
ça rend rose le sang… Cette eau. Elle le rend rose. L’écume. Oui. Cette eau enragée. Plus forte l’eau. En mousse. Elle rit l’eau ! Elle rigole en rose ! Elle boit ce sang ! En riant. Sauvage ! Elle se moque de ce sang. En rose. Va en rose haha ! On se marie nous. Le sang et l’eau. Tu deviens moi. Et le sang devient l’eau.
Puis – rien. Tout est propre. Rien… Comme avant. Kap kap… de l’eau d’robinet. Voilà c’est tout. Le sol incliné. Froid… Et l’eau. Elle marmonne encore. Dans la bouche d’égout. (p.75)

[Chronique]
 Dmitri Bortnikov, publiant Furioso aux éditions MF, quitte sa langue maternelle, pour en venir à une autre langue, le français. Alors qu’il a écrit en Russe ses romans, et que certains ont été traduits et publiés en France (tel Svinobourg aux éditions du Seuil, dont Furioso reprend certains thèmes, la folie mentale, le mélange entre l’élémental et la mort), avec Furioso, il s’ouvre à la langue française et simultanément, il l’ouvre, la hache. La spécificité de ce texte, c’est ce double rapport : écrire en français n’est pas pour lui mimer la rectitude d’une langue dans ce qu’elle a de plus classique, être dans le faux-semblant d’une maîtrise, mais c’est lui faire prendre l’intensité singulière qui était déjà à l’oeuvre pour lui-même dans sa langue maternelle, le russe.
Furioso se construit comme une forme de démultiplication de la douleur, à partir d’une forme schizophrénique de l’écriture. Dagmar, héroïne schizée, aux échos de voix multiples, perd son enfant, celui-ci, devenant par le vide laissé, le rien de son absence, le tore de l’écriture, l’axe à partir duquel se déconstruit la langue, s’accélère la syntaxe et se précipitent les ponctuations ("Il y avait rien… Peut-être qu’il dort ? Rien. hein… qu’est-ce que tu en penses ? Ah ? Ne me regarde pas comme ça. Pas comme ça… Non. range tes yeux. (…) Il y avait rien. Comme si le ventre avait toujours été comme ça. Vide. Comme si il avait rien dedans" p.33-34). Furioso est le témoignage de la douleur furieuse, de Dagmar qui fait l’expérience de l’enfant mort-né, de la monstruosité de donner vie à la mort. Ressentir son corps comme stérile, arride, sans vie, par la mort mise au jour de ses propres entrailles.
Les voix de Dagmar se multiplient, parce qu’elle ne peut justement s’approprier cette expérience, la faire sienne, l’assumer. Elle devient tour à tour chaque entité présente autour d’elle, devient son propre témoin, devient les autres qui la frôlent, la font souffrir.

L’ensemble du récit se déroule ainsi comm un deuil impossible ne pouvant aboutir qu’à une seule et unique fin : la sienne, entraînant dans son abîme, tout à la fois le récit et ceux qui y sont incus.

 

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Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

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14 comments

  1. Dmitri

    Merci Philippe, merci d’un auteur vaut pas trop, mais être à sa merci… Oui. Vous devez payer cher vous, pour encaisser tout notre baratin. Merci

  2. rédaction

    Cher Dimitri, Je ne sais pas si on paie cher pour lire. Nous pouvons encore lire par exemple ce que vous écrivez grâce aux éditions MF, ce qui est la preuve que les textes peuvent circuler. Donc c’est aussi une chance, pour nous, d’avoir un milieu éditorial alternatif, autonome, qui puisse faire circuler des textes contemporains, expérimentaux, qui ne s’enferment pas dans la norme éditoriale.
    Ce que l’on paie cher, par contre, c’est quand on est seulement considéré comme critique, le critique étant rejeté parfois de la possibilité d’écrire, étant posé comme anti-thétique à celui qui écrit. Cela apparaît par exemple entre autre dans ce que pouvait dire Yves Pages dans le dernier Télérama, mettant à peine elliptiquement les critiques en critique, exposant une forme d’antinomie entre le critique et l’écrivain. C’est cela payer parfois. cela me désole.

  3. Fabrice Thumerel

    Oui, Philippe, le Grand Marché dérégulé alimente le fantasme – que certains connaissent sur internet, grâce auquel le-savoir-vient-à-vous, c’est bien connu ! – d’une COMMUNICATION IMMÉDIATE AVEC LES LIVRES : YEN a pour tous les goûts, YAKA consommer sans modération…
    Et nous, nous sommes là pour rappeler que la lecture ne va pas de soi, qu’il n’y a pas de vrai plaisir de lecture sans intterrogation, que la lecture critique présuppose savoir et savoir-faire, et que la CRITIQUE est acte d’écriture.

  4. Dmitri

    He bah bien sûr, les stylos c’est pour les écrivains! personne d’autre ne touche! C’est la tristesse infinie tout ça… Ou presque. Tout ce gauche-tarama du monde de lettres

  5. Baris

    Et l’on se demande, dés lors que la critique se trouve disqualifiée, ce qui s’y substitue… Puisque non décidément le savoir ne vient pas tout seul, peut-être est-ce la critique (promotion) qui se substitue à elle/même. Critique dégradée que l’on condamne –comme Yves Pagès ? Pourtant, heureusement, la critique continue, libre parfois… sans plus d’antinomie entre elle et son objet.

  6. rédaction

    Ce que j’incriminais, certes tenait au fait que l’acte critique ne soit pas reconnu comme acte d’écriture (ce qui renvoie à ce que disent Dmitri et Baris) mais aussi que le critique paie le prix d’être critique c’est ce que stigmatise Yves Pagès. Il dit qu’il ne pourrait être critique en tant qu’écrivain. Or, je fais le constat de ces catégories étant tout à la fois écrivain et critique, certains ont tendance à cantonner le critique dans cette seule réalité de son être, comme si… comme si chroniquer, écrire sur les autres, s’interroger sur ls oeuvres, les transmettre étaient dichotomiques avec le fait d’écrire par soi, d’inventer des récits, de narrer, de sculpter la langue…

  7. saihtaM

    « Donc c’est aussi une chance, pour nous, d’avoir un milieu éditorial alternatif, autonome, qui puisse faire circuler des textes contemporains, expérimentaux, qui ne s’enferment pas dans la norme éditoriale. »

    Je trouve ce constat sur l’édition française très idyllique, pour ne pas dire faux. Je dirais que le « milieu éditorial alternatif français » va s’appauvrissant. Le niveau, la qualité, baissent. Le lecorat correspondant aussi. La quantité de livres qui tentent réellement des choses est infinitésimale !

  8. rédaction

    Non Mathias il n’est pas idyllique, il fait le constat qu’en France, le milieu autonome, malgré beaucoup de difficultés, économiques, médiatiques, de diffusion, de reconnaissance critique peut exister, que les petites maisons d’édition comme Caméras Animales peuvent publier des titres (certes ensuite cela devient difficile, mais n’oublions pas que pour le Crevard vous avez eu une assez bonne couverture médiatique).
    Le milieu n’est pas idyllique, mais dans certain pays il n’existe plus. Il y a une forme de résistance quand même pour la défense de la littérature. L’expérience que nous allons tenter sur Libr-critique au niveau de la vente des livres en liaison avec les libraires indépendants (expérience à laquelle participe et réfléchit François Bon) est un axe de résistance, devant permettre aussi aux petits éditeurs de se repérer pour déposer leur livre, se faire référencer dans un réseau sérieux et qui sera visible sur le net.

    Certes tu dis, le niveau de qualité baisse : oui globalement à la profusion éditoriale, mais ici, dans le poste de vision où nous sommes, on voit beaucoup de textes sortir qui sont quand même de bonne qualité. Si certains pans sont refusés ou raréfiés (comme je le dis dans ma chronique de demain, peu de textes totalement formaliste, ce qui est dommage au sens où le formalisme est quand même un des lieux de l’invention poïétique; peu d’expériences de narration réellement post-moderne, etc) restent qu’il y a pas mal d’expériences initiées ici ou là.

    le devenir minoritaire est donc aussi un devenir à endurer, non pas comme restriction, mais comme force, ligne de fuite.

  9. C. FIAT

    Pagès-éditeur attend d’un écrivain qu’il mette le paquet, qu’il soit lui-même parce que chez lui, dans sa maison d’édition, il n’y a pas de marque de fabrique… Et que c’est ça, la marque (sic !)
    Voilà, ce que qu’il dit dans Télérama !
    Si Pascal Nègre était éditeur au lieu d’être le PDG d’Universal, il parlerait exactement comme ça, des écrivains et tout le monde monterait au créneau pour dénoncer de tels propos ! Oui, on peut suspecter Pagès de mettre le travail des critiques à l’écart, mais en même temps, il n’a pas grand chose à défendre comme éditeur, non ? Sinon, la découverte de talents virils !

    Quant au Pagès écrivain, je n’en pense pas grand chose sinon que les valeurs – toujours viriles – (je ne vais pas faire mon Bourdieu ici) lui semblent encore indispensables surtout quand il dit – toujours dans Télérama – qu’il écrit des romans mais que le roman l’emmerde (sic !) et que de toute façon, c’est lui qui met de la poésie dedans… (sic !)

    Et puis en tant qu’éditeur / écrivain, il aurait pû se passer de faire allusion à la consanguinité du milieu qu’il réprouve, bien entendu ! Il pourrait quand même remercier en passant, une de ses auteurs, Olivia Rosenthal (qu’on ne peut guère soupçonner d’être virile !) de lui avoir rapporter le priix Wepler/La Poste, et peut-être aussi quelques critiques éclairés qui auront contribué à cette récompense.

  10. Fabrice Thumerel

    UN SEUL MOT D’ORDRE : APPORTEZ VOS ÉNERGIES CRÉATRICES À TOUS LES LIEUX ARTISTIQUES ET INTELLECTUELS LIBRES ET CRITIQUES !
    Je rejoins Philippe contre le défaitisme : les écritures expérimentales ou simplement exigeantes ont toujours été mineures, et les Américains, entre autres, envient nos réseaux de résistance.
    En outre, la quasi-totalité des livres dont nous avons parlé ces derniers temps sont vraiment d’excellente qualité…
    Par ailleurs, pour la critique comme pour la création, l’ESPACE NUMÉRIQUE peut être un extraordinaire atout ! Si tout le monde avait renoncé, comment expliquer alors l’affluence de weblecteurs sur Libr-critique, qui défend la rigueur et l’inventivité, en matière de critique comme d’écriture poétique, multimédia, etc. ?

  11. Fabrice Thumerel

    Tout à fait juste, Christophe ! Le problème aujourd’hui est que ceux qui ressortissent au pôle dominant (de médiocrité) ont acquis un tel capital d’arrogance qu’ils se permettent d’imiter des postures littéraires jadis réservées aux avant-gardistes…

  12. dmitri

    Nous, les gratte-papiers, pas à la chouf! Pas de dribbles! Nous on pense que oui – c’est notre écriture qui donne du sens à notre vie. Mais – non. Il y un moment, quand c’est à notre vie de donner du sens à l’écriture. Et c’est à la critique de nous dire ça. Pas de peau sur la table – allez jouer à faire marier les mouches.

  13. Narychkina Pauline

    Bonjour,
    je cherche a joindre l’ecrivain Dmitri Bortnikov a propos de la traduction du Syndrome de Fritz. Pourriez-vous, svp, me donner son contact.
    Merci.

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