[Texte] Christophe Esnault, Working class chocolates

[Texte] Christophe Esnault, Working class chocolates

décembre 27, 2020
in Category: créations, UNE
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[Texte] Christophe Esnault, Working class chocolates

Le cadeau de fin d’année, bouge-pas, c’est toi qui vas le manger. Nous, les agents d’entretien, d’accueil et de maintenance, tu ne nous regardes même pas. Quand tu passes devant l’accueil, pas un bonjour, pas un regard, tu cherches l’auditorium où on t’attend, tu as une heure et demie de retard, ça c’est sûr tout le monde sera content de te voir arriver. Tu as été élu sans nos voix, ça fait longtemps qu’on ne joue plus le jeu de défendre des candidats interchangeables. Des pourritures avides de pouvoir et qui deux fois sur trois se retrouvent avec des casseroles judiciaires au cul tellement la malversation financière est monnaie courante dans la fonction occupée. Tellement que pour ne pas trop se faire remarquer il faut avoir des procès en cours pour des histoires à six chiffres, des histoires allant jusqu’à dix millions d’euros, des histoires de détournement ordinaires où les gars en belle chemise conservent leur salaire, leurs vacances en Polynésie ou au Sénégal pendant que Romain à cause de son bas salaire, avec sa femme sans emploi et ses quatre enfants, bah la banque elle dit non à son crédit pour l’achat d’un appartement de vingt-deux mètres carrés. Ne cours pas comme ça, on veut juste t’apprendre à dire bonjour. À nous considérer. C’est de l’éducation de base tout à fait nécessaire pour rétablir tes manquements les plus élémentaires aux règles de savoir-vivre. On a bien compris qu’on n’est pas de ton monde, mais tu vas voir Wilfrid il a d’énormes paluches. À la première claque tu vas vite comprendre qu’on s’intéresse à toi et qu’on a été émus aux larmes quand tu as décidé de nous offrir à chacun, non pas une prime pour offrir des cadeaux à nos gosses ou pour changer l’embrayage sur la Renault, mais une boîte de chocolats. Avec la camionnette, on t’emmène en forêt. Oublie ta réunion. Sur les dix-neuf employés que l’entreprise paie le moins, c’est-à-dire des clopinettes, tous te redonnent les chocolats. Regarde un peu ce mouvement de solidarité unanime. On ne va pas te parler de nos comptes en banque à découvert dès le six du mois. Ni des virements à faire sur le compte de nos gosses pour leur éviter d’être expulsés de leur logement quand les violences sociales et économiques touchent douze millions de personnes dans ce pays. Tu n’aimes pas la vérité, on ne va pas t’en gaver promis. On va te gaver de chocolat. Si tu les boudes, grande claque dans la gueule. Tu vas voir tu as super faim. Dix-neuf boîtes. Tu vas avaler 4750 grammes de chocolats. Tu les mangeras, nu, attaché à un arbre dans la forêt de Rambouillet. Si tu as peur d’une fulgurante constipation, si tu es inquiet pour tes maux de ventre, on te proposera une trêve des confiseurs bien à nous. Un super échange : la revalorisation conséquente de nos salaires et une prime de 3000 euros contre une plaquette de laxatif pour acter notre réconciliation.

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rédaction

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1 comment

  1. Tristan Felix

    Comme cela tombe à pic! Je lis Ruffin qui parle de l’émeute comme seule violence légitime contre la violence institutionnelle en bas de soie. J’ai beaucoup ri mais pas mal colère. Ovaine en est témoin!
    Quand ma mère a reçu un courrier lui demandant d’aller chercher sa boîte de chocolats de retraitée, on est allés la chercher et on a jeter l’argent, pardon les crottes par la fenêtre.
    Bravo, Christophe.

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