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[Texte] François Bon, « Carnets de travail » (3/3), L’Incendie du Hilton

juin 29, 2009
in Category: créations, UNE
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Voici le troisième et dernier extrait (lire le deuxième) des "Carnets de travail" qui vont être regroupés à la fin du prochain livre de François Bon, L’Incendie du Hilton, à paraître en septembre chez Albin Michel (les premiers ont paru sur le site de l’écrivain, Le Tiers Livre).

« On ne peut pas écrire sans ce sentiment si terrible d’inquiétude, dans notre monde finissant, le savoir de l’échec. Qu’on n’y arrivera pas, que ce n’est pas la peine. Et parfois c’est la vie qui te l’enseigne : réduits à cela, cette misère. Et bien pathétique qui prétendrait s’en plaindre. Qu’est-ce qu’on aurait à apprendre à leur nouveau monde que cela, l’inquiétude ? »

Agrandir évidemment sa géographie du monde, augmenter la résolution de sa propre représentation – non pas de cette ville mais de la ville en général, ne serait-ce que d’une gare, de trois corridors et d’une patinoire vide : cela ne justifierait pas le travail ? Question sous-jacente : dans ces quatre heures, est-ce que je ne me suis pas posé à tout instant, y compris quand je suis tombé sur les Rolin (mais ce n’était pas difficile, il n’y avait que le Tim Hortons d’ouvert dans toute la zone, et nous étions des dizaines d’auteurs parmi les huit cents personnes en déroute), le fait que je m’en servirais plus tard, au moins sur Internet ? – les Rolin m’avaient même plaisanté là-dessus, eux ce n’était pas leur problème.

« Et tu appelles ça roman ? » Ne pas rentrer dans ces conversations. On a déjà donné, merci. Il existerait une frontière définie entre l’invention et le réel ? Il n’y a pas de fiction qui ne la déplace. De ce déplacement, organiser savamment la scène : c’est cela, qui définirait non pas le genre, mais ces livres qui le représentent au plus haut. Failli rayer, dans le texte, la mention d’Au-dessous du volcan, à cause de ce manuscrit perdu par Lowry dans l’incendie de sa maison (ce dont nous avions d’ailleurs parlé avec les Rolin, qui connaissaient le lieu, à Calgary, de l’incendie). « Ce n’est pas du roman » : l’attaque de Jérôme Lindon, dès 1985, à la première version de mon Enterrement, où tout, lieux, personnages, paroles (scène en cut-up faite uniquement de phrases concernant les enterrements dans la littérature : dans l’Ulysse de Joyce, dans les Karamazov, dans Bleak House, dans la Correspondance de Flaubert, dans les Lettres de Van Gogh, il n’avait rien vu) était reconstruit, fictif – n’être pas sorti de la rupture. « On écrit toujours avec de soi » (Barthes).

Consciencieusement évacuer toute version intermédiaire : ça m’aura aidé à avancer. Reste celles que j’envoie régulièrement, en cours de travail, à une boîte aux lettres créée il y a déjà quatre ou cinq ans uniquement pour cela, et dans laquelle je n’ai jamais fait le ménage, n’ayant jamais eu besoin de l’ouvrir. Étrange de penser à ce genre de dépôt.

Comment les jours suivants (on y avait dormi encore deux nuits) on avait lu d’une autre façon ces consignes de sécurité qui sont toujours répétées mais auxquelles on ne prête jamais attention : mettre des linges mouillés contre la porte, enlever les rideaux des fenêtres, se tenir plutôt près du sol, signaler sa présence (faire pendre une serviette). Enfin, c’était bien précisé, en cas d’évacuation, rester « calme et relax, et penser à ce que vous faites ». Ramper, ne pas se tenir debout, emporter sa clé de chambre.

Ce qu’on arrache par la vitesse, comme on voit par la vitesse (Balzac, dans Louis Lambert : « Toute poésie procède d’une rapide vision des choses »). Dans l’écriture, les temps d’attente : plus le texte grandit, plus on peut dépenser de temps dans le déjà écrit, avant d’être prêt au nouveau saut, la figure à suivre, celle qui manque, à partir de quoi, progressivement, se dessinera l’architecture. Exemple des salons accueillis dans les sous-sols de la place Bonaventure, où se tient le Salon du livre : salon maternité paternité enfants (« plus de 40 000 visiteurs attendus, plus de 300 exposants »), Mécanex Climatex électricité éclairage (« le plus prestigieux salon en mécanique du bâtiment »), Expocam (le salon national du camionnage), Salon d’achats Uniprix (« réductions exceptionnelles sur des produits variés, de beauté et de santé »), Salon international de l’Ésotérisme (conférences sur les phénomènes paranormaux, « messages personnels sur l’ésotérisme en apprenant à faire confiance à l’avenir : sortez de l’ordinaire et entrez dans l’extraordinaire ! »), Salon expert chasse, pêche et camping (« judicieux conseils offerts dans le cadres d’ateliers et de conférences spécialisés »), Salon du cadeau (commerçants seulement), Salon du vélo Expodium, Salon santé, bonne forme et style de vie, Grand Salon marions-nous (« toute la gamme des produits et services destinés aux futurs mariés pour planifier leur mariage »), le Noël des chats (« Pour la 21ème année consécutive, plus de 250 chats et chatons de quelques 40 races envahiront le hall Est pour participer à la plus importante compétition féline. Venez admirer les chats fabuleux d’une centaine d’éleveurs, parmi les plus consciencieux. Jugements sans interruption et animation continue. Nombreux stands pour dénicher le petit cadeau de Noël spécial pour un chat ou pour un amateur de chats. Voici un impératif pour les amoureux des chats et l’endroit idéal pour tout savoir sur les chats, vous y serez CHAT-leureusement accueilli ! ») – celui-ci c’était juste avant le Salon du livre : « la cuvée 2008 sera excellente ! ».

Je m’étais promis de terminer ce récit au lieu même où il a commencé, et voilà : ce 17 mars 2009, tout mon livre ébauché dans l’ordinateur, le train d’Ottawa tourne lentement près de l’entrepôt n° 5, et remonte vers cette poignée de buildings hérissant à cet endroit la ville, entre dans la grande caverne de béton qu’est la Place Bonaventure. À retrouver quatre mois plus tard la gare centrale et ses corridors, et ce vigile qui s’était mis à beugler dans son talkie-walkie parce que je filmais le corridor où les évacués dormaient, maintenant livré aux pas de la grande ville, le choc évidemment de ce qu’on s’est réinventé : l’immense parking vide (qui ne l’est plus, vide, en journée) ce n’est pas la gare routière, mais juste la desserte automobile, les arrêts minute et les taxis. Dans ce corridor qui servait de refuge, deux ou trois autres boutiques que j’avais supprimées : un marchand de produits de beauté normalisés, un marchand de colifichets. Le hall d’accueil des bureaux de la compagnie de chemin de fer, C. N., qui était resté soigneusement clos tandis que les clients du Hilton évacué restaient de l’autre côté de la vitre, dans la crasse et les courants d’air : je m’étais mis à filmer comment les gens ici passaient sans voir, et un vigile très vite est sorti, m’a contraint à effacer mon film (toutefois, comme j’avais fait préalablement un cadrage de quelques secondes, celui que j’ai effacé sous ses yeux ce n’était pas le bon, ma vengeance). Assis au Tim Hortons à rédiger mes notes : une salle, quasi vide dans la matinée, bien plus grande qu’elle m’avait paru dans cette nuit où tous s’y réfugiaient, et qui servait en fait de rendez-vous à tout ce personnel invisible chargé de la surveillance et de la logistique. La façade du Hilton, de l’autre côté de la rue : sombre bunker de béton.

Titre de travail, tout du long de la rédaction : typologie de l’incendie du Hilton. Tenté aussi : Nouveau monde.

Le Tim Hortons : dans le grand hall de la gare centrale, avant 5 heures du matin, tout était fermé. Il fallait sortir par le coté gare routière, et tout au bout de l’immense parking souterrain (les bus s’en vont pour partout, ici) on apercevait le petit point jaune ouvert. Dedans, souvenir principal la buée, la queue évidemment, et tous ces gens par paquets sur les bancs et tabourets, ou dormant repliés sur un coin de table, puis cette famille de trois gosses dont un bébé. Dehors, la nuit, moins huit. En contrebas, les gyrophares comme en troupeau. Au-dessus de nos têtes, les buildings, dont un en feu.

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rédaction

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