[Chronique] Héroïnes de Christophe Fiat

[Chronique] Héroïnes de Christophe Fiat

octobre 15, 2005
in Category: chroniques
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Avec Héroïnes, il est certain que Christohe Fiat se place dans l’horizon qui fut ouvert avec Ladies in the dark et les ritournelles constituant les vies de Louise Brooks, Lady Diana Spencer et Tracy Lord. Héroïnes, livre sombre, qui tourne autour de destins qui se sont tracés en ligne de résistance, qui trace les trajectoires de femmes, qui en chacun de leur temps ont du lutter pour être, pour tout simplement être femme dans des temps où les hommes dominent et marquent de leur emprunte la mémoire.

Comme on le voit avec Wanda, après avoir pensé que « le temps est loin pour elle où elle voulait devenir écrivain comme un homme » et qui après sa séparation de Léopold de Sacher-Masoch, « réalise son rêve d’être écrivain comme les hommes et comme Léopold et d’avoir de l’expérience comme les hommes et comme Léopold et ne plus avoir peur de la vie comme les hommes et comme Léopold » (p.169). Mais, si une tonalité ressort de ce livre, il me semble qu’il faudrait se référer au texte qu’il consacra à björk dans JAVA n°21-22. Inaugurant son texte par une déclaration de björk sous forme indirecte: « björk dit qu’elle aime l’imprévu », peu à peu il déconstruit la mythologie de la chanteuse pour montrer que cet imprévu, ce qui échappe à toute anticipation, n’est autre pourtant que ce qui appelle par essence l’existence : la mort et les structures qui en tissent la démesure pour l’existence, le temps et sa juxtaposition de circonstances. « björk dit que l’avenir est un combat imprévisible contre la mort et contre l’ennui et contre le pouvoir et contre le démon ». Au lieu d’un discours sur sa musique : un nom (1) qui déréalise — en étant plongé dans l’univers pragmatique d’une existence — les mythes qui y sont associés. « La plus grande crainte de björk c’est l’ennui qui est un ennui qui est lié à l’avenir qui est un combat imprévisible contre l’ennui ».

Cet imprévisible aurait pu être l’exergue de cette lecture de Héroïnes. Tout semble s’y condenser : la mort tout d’abord, parmi les 5 femmes suivies, le destin de Sissi s’achève le 10 septembre 1898 à 14h40, victime d’une agression. Isadorra Duncan meurt d’un accident de voiture au début des années 20, prise dans la furie d’un combat existentiel contre Sergueï Essénine. Madame Mao, dans la lutte pour sa reconnaissance de femme face à une société dévouée à Monsieur Mao, finit son existence en se suicidant. Quant aux deux autres, non pas mortes tragiquement, mais hantées par la mort, pour Courtney Love par celle de Kurt Cobain, pour Wanda de Sacher-Masoch, par celle de Leopold de Sacher-Masoch, son ex-mari, dont elle retracera une vie 11 ans après son décès : Meine Lebensbeichte. Mais aussi, les démons, le pouvoir et l’ennui.
Christophe Fiat, comme il l’a entrepris depuis quelques années, notamment l’an dernier avec Qui veut la peau de Harry ? (inventaire-invention) en vient à une écriture des plus intimes autour de l’humanité, même si celle-ci, comme je vais le montrer ne tient aucunement à une teneur psychologique ou encore à l’ « incarnation » réelle de personnage ou bien encore à de beaux sentiments. Cette écriture plus intime est celle qui, à travers ces 5 femmes, montre à quel point une existence se place dans cet abîme de l’à-venir, abîme où se rencontrent toutes les structures bâties par l’homme pour construire son ego : la politique, la starisation, la dimension économique, les luttes d’intérêt réelles ou imaginaires, etc…
Avec björk, il montrait, à travers ses ritournelles, à quel point derrière le nom et son système de diffusion, qui correspond à une valeur imaginaire sociale, se cache au
ssi un dispositif de fragilité humaine faisant l’épreuve de son ennui à partir de sa réussite économico-médiatique. Avec Héroïnes, selon une même logique, il montre comment des noms se construisent, des noms, ceux des héroïnes. Sa volonté tient ainsi à décomposer les machines événementielles qui ont construit la norminalité de ces noms, leur force de connotation, leur puissance symbolique.
Dans La ritournelle, Christophe Fiat explique qu’il écrit une poésie au galop, qui joue avec la répétition comprise au sens deleuzien. La répétition se construit au sens poétique du galop dans la langue poétique par « la forme du « et » suivant une logique du ET ». Ecrivant, ses phrases ne sont pas prédicatives ( « est ») mais cumulatives, connectives, sans jamais entrer dans la volonté de poser une identité d’être aux choses. Dans Héroïnes, non seulement le présent de narration de l’épopée ressort pleinement (2), mais en plus il est posé dans deux ritournelles qui ont pour stratégie le montage linguistique et le rythme : … « dit que« , et « on voit que« .
Travail d’écriture avant toute sorte d’incarnation de la langue : narration schématique. Mais attention ce serait se tromper de penser qu’il s’agit là d’un sacrifice de la langue. Bien au contraire, en la dépouillant et la provoquant à n’être qu’un ensemble de connecteurs propositionnels, circonstenciels, temporels, une longue suite de juxtapositions de scènes, Fiat retrouve ici la matrice première qui est celle de la composition de la narrativité.
Chaque phrase devient comme un connecteur de détermination du nom, de ce qui va l’impliquer et de ce qu’il implique. La densité d’une trajectoire d’existence se compose . Chacun des textes articule et désarticule le temps de ces femmes, le met en dispositif en réagençant les causalités qui l’ont déterminées [chaque récit de femme s’articule selon une stratégie temporelle particulière] .
Chacune des vies, à travers cette langue apparaît comme le courant d’une énergie, au sens bergsonien, qui se débat contre les nécessités, les résistances physiques qui les détournent. La nature des événements détermine les bifurcations des trajectoires. En multipliant à outrance les micro-événements (dates, lieux, circonstances, protagonistes [autres noms qui viennent rythmer les séquences juxtaposées] = liaison entre des éléments avérés, des ouïes-dire, des légendes), nous sommes pris dans le vertige de séries causales qui, en définitive, ne trouvent leur sens que dans ce qui a échappé au nom. Assez rapidement dans la première partie sur Courtney Love, il pose la limite même de cette représentation biographique qu’il donne. Certes, il met en évidence les différents événements qui la concernent, mais quand à ce que Courtney Love expérimente elle-même en elle-même, son vécu de sens, il expose l’impossibilité de la saisie. « A-t-elle fait à l’âge de quatre ans un mauvais trip ? Ou a-t-elle puisé dans quelque conscience originelle à laquelle aucun adulte ne peut aspirer ? (…) Alors peut-être que Love, à quatre ans, n’a vu que des jolies lumières et des jolies couleurs et peut-être que ça a été pour elle une belle échappée dans la confusion de sa vie quotidienne. S’en est-elle rendue compte ? Personne peut le savoir à part Courtney Love » (p.17).
Cette mise en évidence de son écriture n’est pas négative, mais déplace plutôt les enjeux de la biographie. Non pas saisir le vécu psychologique d’un personnage, romancer et personnifier ses états d’âme, ou encore les essentialiser pour en définir la morale, mais davantage montrer en quel sens une personne qui obtient un nom à partir duquel se focalise une attention, en vient à transformer son champ d’appartenance par la puissance associée à la nommination. Chacun de ces destins n’illustre que lui-même, des séries événementielles dans lesquelles se sont constituées des identités nominales pour celui qui leur est extérieur, étranger, postérieur : vous, moi, Christophe Fiat et tant d’autres encore. Ce qui est en jeu dans la bio-graphie, c’est en quel sens cette vie s’est inscrite, gravée dans la mémoire par le moyen de la représentation (La scène et la musique pour Isadora Duncan et Courtney Love, Le pouvoir politique pour Sissi et Madame Mao, la littérature pour Wanda),
C’est pour quoi, avec Sissi nous retrouvons les enjeux qu’il a posé dernièrement avec Batman dans Une épopée, où il indique en quel sens l’épopée et les tournants de l’histoire de Batman s’inscrivent dans sa représentation (3). Avec Sissi, Sissi à la fois impératrice réelle, et incarnation d’une certaine image de l’amour et de la femme grâce à Romy Schneider, Christophe Fiat explicite certains enjeux de cette écriture : mettre en question des représentations. Sissi est à la fois photogénique en photographie au XIXème siècle, et dans sa représentation incarnée par Romy Schneider, qui elle aussi aura un impact au niveau de certaines valeurs collectives (4). Donc, rien à rechercher du point de vue de ces femmes, tout à comprendre dans la relation entre espace monde et existences de ces femmes. [Poésie de l’action et de l’événement].
Car c’est bien là que se joue l’ensemble de ce texte : la narration non pas de personnes (pesanteur psychologique, variation littéraire autour des circonstances) mais d’une remise en situation de la subjectivité déposée dans le nom, dans un schème historique. Aucune emphase, donc, aucune harmonie stylistique, mais le haché de juxtapositions événementielles, souvent hyper-référentialisées [date, lieu, circonstances, situations économiques], les trajectoires à bout de souffle de ces femmes.
Et c’est là, je crois toute la force de ces 5 montages que nous offre roïnes, la lecture est prise par la suite de chacun des récits, dans l’excès de ce qui se passe au présent pour ces femmes ; la lecture fait face à des étapes qui se succèdent, où la tension qui se joue, se détermine non par l’illusionnisme de la représentation, mais par l’excitation cognitive que créent les phrases juxtaposées vis-à-vis du nom qui les traverse. La juxtaposition est une accumulation de présupposés circonstanciels pour saisir la nature de la résistance et de la lutte de chacune de ces femme : ce que fut pragmatiquement leur liberté .
Ainsi nous suivons la création de ces femmes, ces femmes qui, toutes, sans le savoir pour certaines, en le sachant pour d’autres, se sont construites leur nom comme des héroïnes, par jeu, pour se masquer, pour endosser un destin à la mesure des hommes. Dans l’épopée, depuis Homère, c’est par le nom du père que l’on désigne les personnages centraux. C’est par jeu, dans le jeu de la pseudonymie, que celles-ci ont recherché à s’enfanter elle-même, s’enfanter historiquement parlant. Mais c’est Wanda qui représente la figure la plus explicite de ce jeu, Wanda qui, prenant des pseudonymes pour signer ses lettres adressées à Léopold Sacher-Masoch, et ayant « pris beaucoup de pseudonymes dans ses lettres comme Emilie, Santalla, prend le nom de Hero, comme héros ou héroïne » (p.149).

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(1) Il est indéniable que la force du nom, en tant qu’il est inscrit et répétable, identifiable comme densité affective et cognitive particulier, est important chez Christophe Fiat. Celui-ci analyse depuis ses premiers textes, la force du nom propre. Ainsi dans björk, à la dernière page de son texte, juste avant de passer à la valeur d’échange liée au nom de björk, il écrit : « björk = björk© », à savoir la représentation copy-rightée du nom synthétise l’ensemble des plans qui la constituent (sensible, musical, époqual, économique, etc…). Cf. mon article dans Fusées n°7 : poésie au galop. (2)L’un des exemples marquant de ce processus de présentification et d’aplanissement temporel, apparaît au début de la partie sur Madame Mao : « L’action de cette histoire se passe dans une ville de Chine du Nord au début du XXème siècle. La ville s’appelle Zucheng dans la province du Shandong. C’est une amie qui fait la sage femme. Le père n’est pas là. Il se saoule. » (p.175) Par ce présent permanent, toute mise en tension dramatique est déchargée.Ce présent constant vient renforcer le travail qui est opéré par les ritournelles, et même peut venir s’y substituer, en assumer leur stratégie. L’idée d’une poésie excessive que se fait Christophe Fiat, tient dans « l’excès de langue poétique qui jeette la poésie dans un acte poétique qui fait jouer le montage linguistique contre la description mondaine et la manière stylistique contre les essences et la flexion/torsion des énoncés contre l’inflexion de la langue et le rythme qui fracture contre la mélodie qui harmonise » (La ritournelle, p.39). Dans Héroïnes le présent permanent indiqué par la récurrence des deux formules … dit que et on voit que, se joue ainsi dans la boucle d’une ritournelle.(3) Cf. mon article sur Une épopée, une aventure de batman.Pour l’exprimer rapidement, Christophe Fiat construit avec Batman une double dimension de constitution du personnage : 1/ plan fictif de ses aventures; 2/ plan économique de sa fabrication commerciale.(4)Se joue ici le croisement entre la stratégie liée à l’image photographique pour Sisi et de l’autre l’impact cinématographique des films où Romy Scheider lui a donné ses traits. Fiat insiste avec ce croisement sur le fait que l’image que nous nous faisons à partir d’un nom, et donc que le corps qui est supposé être sous ce nom, sont d’abord le résultat d’une représentation. En l’occurrence pour Sissi, celui de la photographie car « le cinéma n’est pas encore inventé et la photogénie irradie sa lumière partout » (p.56). Et cette représentation peut avoir de l’impact, au point que l’on puisse se demander « comment les gens tiennent du cinéma toutes leurs idées sur la vie romantique »
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Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

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