[chronique] Action-Writing de Sylvain Courtoux, par Philippe Boisnard (V.2)

[chronique] Action-Writing de Sylvain Courtoux, par Philippe Boisnard (V.2)

mars 12, 2006
in Category: chroniques
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Tout d’abord, saluons la naissance d’une nouvelle petite maison d’édition, initiée par Fabrice Caravaca. On le sait en France, s’il y a bien une poésie vivante, c’est au coeur de ces initiatives, et non pas dans les grosses maisons, qui trop souvent ne défendent plus que ce qui est déjà reconnu, voire qui ne défendent qu’un patrimoine mort-né, aux langues empâtées dans un classicisme ringard, qui est tant vanté lors d’événements comme le Printemps des poètes.
Ensuite, est donné à lire, enfin dans son intégralité cet Action-Writing de Courtoux (datant originellement de 2001-2002), qui sort la même année qu’un autre Action-Writing, celui consacré à Kerouac par Michael Hrebeniak (Southern Illinois University Press). Car de fait, cette expression Action-Writing n’est pas nouvelle comme le laisserait penser Prigent dans son texte, mais elle a une histoire qui rencontre Burroughs et Kerouac.
Avec ce texte, le lecteur rencontrera un travail au plus près de la langue et de ses coutures, de ses découpages, montages, démontages, provocations. Et ceci au rythme d’un flux insurrectionnel qui attaque l’ensemble de la société occidentale. Courtoux, comme c’est encore le cas dans son dernier petit opuscule publié chez IKKO, travaille la langue à partir d’effets rythmiques, de boucles/samples, comme s’il s’agissait de mixer des pistes de son, à part qu’au niveau littéraire, ces pistes sont des citations (cut) qu’il alterne, densifie, travestit parfois, insère et désinsére au rythme de son en(r/g)agement. Littérature qui se conçoit en tant que trajet qui réfléchit la modernité (Burroughs, Denis Roche et tant d’autres), qui la reprend pour soi, dans langagement d’une critique socio-politique.

Et c’est là ce qui pour ma part me pousse à avoir une certaine réticence : ce qui est défendu au fond par ce texte : une critique problématique de la société et de certaines valeurs qui en appelle avec le plus grand sérieux à la révolution. Réticence que je nuancerai cependant, du fait qu’il est vrai que par ce texte, il serait possible de penser certains effets d’annulation des énoncés, par leu croisement entre d’un côté la position du « dit-il » et de l’autre la position du « dit-elle ».
Toutefois, alors que les « avant-gardes » (terme un peu creux si on n’y fait aucune distinction) se sont déterminées contre des entreprises de totalitarisme en des époques précises, ici ce qui est attaqué serait de l’ordre du totalitarisme de la démocratie et de la société contemporaine, non pas dans ce qu’elle porterait de terreurs, mais en tant qu’elle porterait certaines valeurs d’égalité, de tolérance, de neutralisation de la terreur.
Dès lors, ce qui ressort apparaît comme un mimétisme de posture avant-gardiste, qui se concrétisant en cette époque, viserait à provoquer une certaine terreur. Fantasme rouge-brun à certains moments (au moins au niveau des énoncés), puisqu’il s’agit bien d’abattre des gens, de poser des bombes, d’éliminer les médiocres, de poser l’homme autrement qu’il est, d’invoquer une vérité qui serait voilée par la société et qui pourrait surgir par l’ordre d’une violence. Il s’agit de mettre en critique tout autre posture existentielle des individus, accusés d’être « petits-bourgeois », pseudo-artistes, faux poètes, insignifiant par rapport à la vérité (mais laquelle ?) posée en ellipse par l’auteur de ce texte.
Si le réel dont parle Prigent tient à cela, il est fort à parier, que nous devions nous méfier, et nous ne pouvons qu’être surpris que celui qui est revenu sur ses engagements révolutionnaires dans Ne me faîtes pas dire ce que je n’écris pas, puisse ici sans signe de prudence ou de recul sans explication pour éclaircir davantage ce texte, saluer ce qui se tient dans ce texte. Nostalgie peut-être d’un autre temps, mais paradoxalement lui-même écrivait à propos de celle-ci : « il va de soi que cette résistance ne peut se contenter d’une nostalgie du temps des avant-gardes (…) Ce qui veut dire, pour ce qui me concerne, qu’une bonne part de ce que j’ai pensé et écrit dans les années où j’ai commencé à intervenir publiquement, je le lis aujourd’hui comme naïveté fourvoyée« .

Ainsi, au fil des pages se découvre surtout une vision assez convenue de la modernité, un peu naïve du monde, qui exalte les fantasmes révolutionnaires, d’une critique sociale établie surtout sur les a priori d’une pensée qui ne se confronte pas assez aux mécanismes complexes aussi bien au niveau économique, que politique ou social.

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Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

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