[Chronique] Ahmed Slama, Yamina Mechakra, entre effacement et récupération du trauma colonial

[Chronique] Ahmed Slama, Yamina Mechakra, entre effacement et récupération du trauma colonial

juin 12, 2020
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[Chronique] Ahmed Slama, Yamina Mechakra, entre effacement et récupération du trauma colonial

Il s’agissait au départ d’évoquer Le Trauma colonial de Karima Lazali publié à La Découverte – en France – et Koukou éditions du côté de l’Algérie, ouvrage dense, d’une ampleur remarquable à la croisée de la psychanalyse, de l’histoire et de la littérature, explorant les replis et les remous d’une mémoire et qui va au-delà, par-delà cette colonisation. Psychanalyste, Karima Lazali exerce en France et en Algérie, en français comme en arabe, nombre de ses patients français – issus le plus souvent de la troisième génération postcoloniale – se trouvent « pris dans une histoire qu’ils n’ont pas connue et qui, le plus souvent, leur a été transmise dans un épais silence », silence et zone blanche de la colonisation française en Algérie. De l’autre côté de la Méditerranée, l’Histoire de la colonisation et de l’indépendance se trouve confisquée, figée par les différents pouvoirs qui se sont succédé. 

Et cette zone blanche de l’histoire coloniale algérienne et française a son pendant littéraire, une écrivaine plus exactement, Yamina Mechakra (1949-2013), oubliée en France, voire ignorée puisque ses romans n’ont jamais fait l’objet d’une publication. On pourrait se reposer la question de la domination masculine esquissée avec André-Fatima Touam.Récupérée en Algérie par le pouvoir et ses tenants, notamment le ministre algérien de la culture, Azzedine Mihoubi (de 2015 à 2019). Ce dernier, en 2018, inaugurait du reste un prix littéraire qui porte le nom de Yamina Mechakra, récompensant des œuvres littéraires d’écrivaines algériennes. Ainsi Yamina Mechakra se trouve être une sorte métonymie de cette l’histoire coloniale, récupérée ici, ignorée là ; et peut-être justement par ce qu’elle l’a portée, elle l’a racontée cette histoire coloniale au travers de ces deux romans, Arris (Marsa éditions, 1992), mais surtout La grotte éclatée (Société nationale d’édition et de diffusion (SNED), 1979 – devenue l’Entreprise nationale algérienne du livre (ENAL) à partir de 1983 –, dont nous allons explorer les pages.

 

Allégorie de la caverne

Il ne s’agit pas simplement d’un roman ? récit ? poème ? Taxinomies et autres typologies importent peu, car ici c’est d’abord et avant tout un langage singulier qui se déploie, obscur ou ardu pour les peines-à-ouïr : « Langage pétri dans les tapis, les livres ouverts portant l’empreinte multicolore des femmes de mon pays qui, dès l’aube se mettent à écrire le feu de leurs entrailles pour couvrir l’enfant le soir quand le ciel lui volera le soleil. »

Langage qui compose, par sa mise en page et ses grappes de phrases éparses, l’histoire de cette narratrice maquisarde « sans fiche d’état civil, sans nom, sans prénom » ; la question de l’état civil est primordiale, car la colonisation est également une dépossession de soi, de son nom et de son corps. Et c’est justement de corps blessés, mutilés qu’il sera question, la narratrice, maquisarde, on la chargera de soigner les blessés qui affluent dans une caverne isolée à la frontière franco-tunisienne.

« Je revis mes doigts cherchant la balle à extraire, le couteau se perdre dans le cou, le ventre, la poitrine. Je me revis aussi épaulant, visant, tirant à bout portant et supprimant d’un trait une bête vivante. Les animaux n’ont pas de tribunal pour porter plainte. »

Ces corps entassés dans des gouffres servant de fosses communes… comme « ce jeune homme, parti à l’aube de sa jeunesse, était mort sans avoir de tombe ; cette terre qu’il défendit lui refusa sa main. » Et c’est bien un motif particulier que trace cette caverne, allégorie des corps mutilés, des corps brisés. Dans ce délire qui précède la mort ou dans l’ennui et la solitude de la caverne, les histoires personnelles défilent et composent une mosaïque hypnotique, lentes murmurations qui font écho au récit de la narratrice, à la fois dans la caverne et une fois celle-ci quittée.

Mosaïque subtile

Dans ces récits et leur enchevêtrement kaléidoscopique, c’est l’histoire d’un état de l’Algérie coloniale qui se dessine. Les histoires de ces femmes pour qui les affres de la colonisation se doublent de la domination patriarcale.

« Toute une vie s’était écoulée ainsi. Dans sa chair et dans sa révolte intérieure tout un roman étouffé, qui se confondait dans ses souvenirs avec le cri de la matrone le jour de sa naissance-Malédiction !

Jadis en Arabie ils enterraient les filles vivantes.

Un père couvrait de terre sa petite.

Une dernière fois elle parcourut son visage. Elle y vit des grains de sable et les secoua. »

Vies monotones faites des tâches ménagères auxquelles elles sont perpétuellement astreintes, doublées d’humiliations.

« Une seule fois, j’ai connu le nouveau. C’était ma nuit de noce ou la nuit de mon viol car on m’a violée. »

Et qui résonnent avec l’histoire de la narratrice ayant fait son éducation, dans un couvent dont la mère l’exclut à cause d’une lecture, Les Paradis terrestres, à laquelle elle adjoindra celle de Hafiz, Rimbaud et Saadi.

Et c’est ainsi des dizaines d’histoires qui parsèment le récit ? poème ? roman ? et ce qui frappe c’est l’absence, dans et par la langue de Mechakra, l’absence de tout orientalisme, il ne s’agit pas de dépeindre les algériens en bêtes, pas d’essentialisme ici, mais plutôt de faire dans et par l’écriture la tension, la complexité des tensions.

« Faux adolescents, sauvages, la bouche affamée, les yeux éternellement amoureux, ils repartaient de nouveau sur la trace d’une proie. Les années s’écoulant ils cherchaient à consumer leur ardeur et leur soif d’amour inassouvi dans les bras d’une femme jamais rencontrée. »

Une justesse qui porte loin

Justesse dans l’écriture et la langue, la manière dont Mechakra parvient à jouer sur et se jouer des étymologies, comme  ici avec l’adjectif mesquine. « Il lui envoya un message d’amour par une vieille mesquine du quartier à laquelle les honnêtes gens ne refusaient pas le partage du repas. » Utilisé dans le sens que lui donne le français : « Qui s’attache à ce qui est petit, médiocre », mais également au sens du mot arabe مسكينة [msikina] : « pauvre ».

Et c’est bien cette rigueur et cette justesse dans l’écriture qui lui donne des résonances internationalistes,

Par l’étoile et le croissant

Par la hache déterrée

Par la squaw exterminée

Par la burnous et le poncho

Par la rizière fécondée et le blé soulevé

Par la flûte et la corde vocale

Par la pique et le bâton

Par la lance et béquille

Par le poing menaçant

Nous briserons vos canons,

Nous cisaillerons vos avions,

Nous mâcherons vos frontières

abolition des frontières et de la propriété, car patriarcat, colonialisme, racisme il y a toujours, et pas loin, cette question de la propriété.

« Des individus se sont proclamés propriétaires. Ils se sont assujetti d’abord les femmes, puis les enfants, les chevaux, les vaincus. À l’origine il n’y avait ni possesseur ni possédé. »

Nous ne nous attarderons pas sur le récit d’une quelconque origine, mais c’est là que Mechakra parvient à toucher toujours par ces phrases aériennes et sa composition en mosaïque, les points cardinaux de la domination, la propriété et le QANOUN [la loi],

« Ils se sont érigés rois représentants de la divinité. Ils ont construit des écoles pour enseigner et perpétuer leur QANOUN figé. »

Et l’on pourrait continuer ainsi longuement, longtemps, mais le mieux reste de lire Yamina Mechakra, et vous savez quoi ? c’est à portée de clic, ici.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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