[Chronique] Benoit Casas, L'Agenda de l'écrit, par Bruno Fern

[Chronique] Benoit Casas, L’Agenda de l’écrit, par Bruno Fern

novembre 2, 2017
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[Chronique] Benoit Casas, L’Agenda de l’écrit, par Bruno Fern

Benoît Casas, L'Agenda de l'écrit, éditions Cambourakis, été 2017, 376 pages, 14 €, ISBN : 978-2-36624-286-7.

Ce livre, qui peut être utilisé comme un agenda classique, est fait d’autant de textes qu’une année bissextile compte de jours. Chacun d’eux comprend 140 signes[1] et il est issu du montage de mots prélevés dans l’un des ouvrages de l’auteur dont la date anniversaire de la naissance ou du décès coïncide avec celle du jour. Cela dit, l’intérêt de l’entreprise ne tient évidemment pas à la performance textuelle que constituerait le respect de telles contraintes mais dans la qualité du résultat obtenu, soit une suite de précipités qui m’évoque cette phrase d’Andrea Zanzotto[2] : « Le poème est avant tout ce qui, dans le saturé de la langue, doit s’isoler (idiotie), se défier (ironie), se précipiter (vitesse et concrétion). »[3]

Peu à peu, on découvre le profil d’un passionné de lecture, rappelant qu’un écrivain[4] est censé s’inscrire dans une histoire de la littérature qui, dans le cas présent, court des Anciens aux Contemporains et mêle poètes et prosateurs. Pour ceux qui connaissent déjà l’auteur, on ne sera pas surpris de retrouver bon nombre d’Italiens (outre Zanzotto, on croisera notamment Saba, Pasolini, Calvino, Morante, Levi (Carlo et Primo), Gadda, Cattafi, Svevo, Pavese, Vittorini, Montale et tutti quanti), d’Oulipiens (de Queneau à Roubaud et Jouet en passant forcément par Perec), de philosophes qui lui sont proches (Aspe, Badiou, Castoriadis, Deleuze, Foucault, Lyotard, Spinoza, Wittgenstein, etc.) mais également des artistes plus connus dans d’autres domaines que l’écriture (ainsi John Cage). On notera aussi certaines absences (par exemple, celle d’Arno Schmidt dont B. Casas est pourtant, selon nos sources, un lecteur[5]) et quelques (rares) présences un peu inattendues : Supervielle, Claudel, Bonnefoy ou Éluard, pratiquants de lyrismes qu’on croyait éloignés de l’auteur.

Cela étant, cet ouvrage n’est pas qu’un autoportrait subtilement dessiné grâce aux différentes touches placées quotidiennement car le simple fait d’avoir puisé dans ce corpus accessible à tous manifeste la volonté de B. Casas d’inventer du commun, dimension qui rejoint – ou plutôt qui réalise – son souci politique, souvent exposé ici et que Bertrand Verdier a minutieusement mis en relief sur Sitaudis. Par ailleurs, de nombreux énoncés sont indiscutablement autotéliques :

 

18 JUILLET

Mort de Miklós Szentkuthy

Ce livre est accumulation de détails (détails vitaux), sensualité du réel : chimie systématique des matériaux (gestes) les plus essentiels.

 

ou bien :

 

23 AOÛT

Naissance de Georges Perros

Usine de lecture, dévorante lecture. Le résultat dans la marge : un livre hybride. Je vois où je veux en venir : au lu exact au rendez-vous.

 

Enfin, ces textes présentent encore au moins deux atouts : le premier, c’est d’offrir un concentré de l’auteur dont il est question à chaque page et donc de susciter l’envie d’en lire davantage ; le second, c’est de constituer autant de réussites d’écriture – de ce point de vue, il est intéressant d’observer les rapports entre chacun d’eux et l’événement (naissance ou mort) auquel il correspond. Apparaissent fréquemment des résonances, parfois de façon évidente :

 

25 SEPTEMBRE

Mort de Mina Loy

J’interroge l’énigme existence, celle que je fus avec toi. Je deviens réponse muette. Analphabétisme final : il n’est plus de destinataire.

 

ou, au contraire, des liens qui peuvent paraître plus énigmatiques, voire presque contradictoires :

 

3 SEPTEMBRE

Mort de E.E. Cummings

Marcher, nager, respirer. L’amour – de minute en seconde, avec va-et-vient – est voix force soleil, vérité. Percée dans l’étonnante journée.

 

Contradiction qui se résoudrait en lisant ce texte comme l’affirmation d’une résistance au temps, cet agenda atypique étant lui-même une percée vivifiante dans la masse a priori inerte des mots.

 

 



[1] Signalons que peu de temps auparavant Marc-Émile Thinez avait réussi, en respectant lui aussi une telle contrainte « tweetique », à écrire un roman tout à fait insolite, 140² : https://www.louisebottu.com/

 

[2] Auteur lui-même cité à deux reprises comme, entre autres, Georges Perec, Franz Kafka, Georges Perros, Tristan Tzara et Virginia Woolf.

 

[3] Revue Hi.e .ms, n° 9 / 10, hiver 2002-2003.

 

[4] Benoît Casas est non seulement à ce jour l’auteur de six ouvrages dont le dernier paru, L’ordre du jour, n’est pas sans liens avec celui-ci – voir ce qu’en a écrit avec justesse Pierre Parlant : https://diacritik.com/2016/07/08/benoit-casas-ecrire-le-jour-au-jour-le-jour-140lagenda-de-lecrit/#more-13682

mais il est également éditeur : http://www.editions-nous.com/

 

[5] Peut-être figurera-t-il dans le prochain agenda puisque les jours d’une année n’ont pas suffi à B. Casas pour épuiser sa bibliothèque.

 

 

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rédaction

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