[Chronique] Cahiers Sade 1, par Christophe Stolowicki

[Chronique] Cahiers Sade 1, par Christophe Stolowicki

octobre 31, 2020
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[Chronique] Cahiers Sade 1, par Christophe Stolowicki

Cahiers Sade 1, éditions Les Cahiers, Meurcourt (70), août 2020, 264 pages, 29 €, ISBN : 979-10-95977-07-7.

 

Accepter de partager son Sade, celui dont on est le lecteur unique – comme en coda de Sodome et Gomorrhe les « solitaires » de Proust découvrent qu’ils sont légion.  Comment s’en dispenser, devant la multiple évidence. « Il y a un fonds de De Sade masqué, mais non point méconnaissable, dans les inspirations de deux ou trois de nos romanciers les plus accrédités », écrit Sainte-Beuve. Yanan Shen traite de l’image de Sade dans les romans noirs de Pétrus Borel (1809 – 1859). Flaubert a des pensées affectueuses pour « le vieux ». Il aura fallu plus d’un siècle d’incubation, de différé, de latence, pour qu’éclate au grand jour le génie si éminemment français de Sade. (« Sade et Céline ne sont pensables qu’en français », dit dans son interview Philippe Sollers, peu gêné d’associer une âme aristocratique à une âme de boue.) – C’est peu de choses quand on pense qu’il a fallu plus de deux millénaires à Héraclite.

Génie si français et génie du français, Sade a infusé un sang neuf à la langue du dix-huitième où tout le monde versifiait et où la poésie était quasiment morte, donnant à l’athéisme tout en traits d’esprit de Voltaire et autres « philosophes » ses lettres de fureur et de noblesse.  Ce qui vaut à ce cahier de s’inscrire en fond sous l’égide de la poésie.

En fond seulement (« j’ai bien aimé quand au départ [avant la partouze] nous étions tous habillés et que je pouvais supposer la chair de chacun et que l’utopie des corps faisait encore partie du paysage », écrit Élodie Petit ; et en contraste marqué, « à mi-hauteur de l’exorable », est reproduit le château-lyre de Gilbert Lely (1904 – 1985), paru en 1961 sous le titre La Coste chez Pauvert et réédité au Mercure de France). Car la plupart des auteurs, sinon quelques poètes et Thibault de Sade, le descendant impliqué, sont des universitaires ou des gens de théâtre. Le maître d’œuvre, Sylvain Martin, est metteur en scène, comédien et professeur d’art dramatique. Le poème-manifeste central, tout en capitales, de Virginie di Ricci et Jean-Marc Musial (« la vitesse et le ralenti comme opposition au mouvement naturel de l’acteur / La surimpression en direct : accumuler plusieurs cadres de plusieurs scènes et les superposer en une concentration de plans / […] l’infinie délicatesse du marquis de Sade ») est une performance cinématographique de « théâtre mental ».

Paradoxe, certes, car l’œuvre théâtrale du marquis (son faire valoir d’homme de lettres contraint de renier Justine ou les malheurs de la vertu, grand succès d’édition, et interné néanmoins) n’est pas ce qui l’a fait passer à la postérité ; de même tonneau que le théâtre de Chamfort qui a fait sa gloire et dont il ne reste rien. Mais, outre la grande culture sadienne de Sylvain Martin, cela vaut à ce cahier d’être lui-même une performance se démultipliant à plusieurs registres, du parfum de Sade, d’Isabelle Concalves, qui est non le foutre mais le ciste, à la gériatrie contemporaine qu’illustre le marquis vieilli précocement par l’incarcération, de Benjamin Efrati ; en passant de  l’ennemi littéraire Restif de la Bretonne, qui pourtant ici cité ne dit pas de mal de Sade, à Jules Janin qui se déchaîne contre lui ; des gravures sur bois en compact sexe d’ étreinte totale de Thomas Perino aux photographies d’éclatement orgastique de Yohan Blanco.

Alors que nous entrons dans une ère glaciaire où entre le puritanisme #MeToo (« Allez donc prêcher Sade aux Etats-Unis d’Amérique, vous verrez le temps que vous resterez en liberté », dit Sollers) et la barbarie islamiste, la France est pour les civilisés sadiens plus que jamais une terre d’asile, il faut la foi chevillée au corps de la pratique du jeu de rôle pour continuer de développer entre soi une sadologie.

Clovis Trouille (1889 – 1975), présenté par l’historienne d’art Clémentine D. Calcutta (apparemment pas un pseudonyme) comme « un décadent […] à l’heure des avant-gardes, produisant sciemment une peinture kitsch, un art pompier, narratif et clinquant, […] en inadéquation stylistique avec son temps », saute d’emblée aux yeux comme le peintre sadien emblématique, célébrant avec Oh Calcutta (1946) « le plus beau cul du monde », somptueusement drapé sinon fleurdelysé, parmi d’autres œuvres sulfureuses reproduites à plaisir dans leurs couleurs naïves.     

La question centrale reste l’actualité de Sade, proclamée ici, que les cahiers suivants pourraient développer davantage. Actualité : Sylvain Martin relatant avec humour, en rebondissant de commentaire en comment taire de gens d’Église, l’incendie de Notre-Dame de Paris comme un événement sadien, ou plaisantant de la pédérastie qui sévit chez les prêtres. Mais la vraie actualité de Sade, selon moi, est ailleurs, et non anecdotique. La vision d’une nature aussi destructrice que créatrice, et l’apologie de toutes les « passions » qui vont à l’encontre de la famille reproductrice à outrance, celle d’Hitler et d’Erdogan, sont un heureux antidote à la surpopulation qui sévit, qu’on n’ose même plus dénoncer comme dans les années soixante-dix et qui risque de précipiter l’homme à sa perte – disparition dont Sade, en théoricien de l’extrême, prétend ne pas s’émouvoir.

Autre thème, qui pourrait émerger dans les cahiers suivants : le romanesque de fantasme qui, produit la tête contre les murs, brille chez Sade de ses derniers feux, ce fantasme que Winnicott voit comme le point mort entre le rêve et le réel, et qui situe bien Sade dans son époque, aux côtés de Rousseau. Le basculement au second degré du théâtre, le jeu de rôle répare-t-il le fantasme, est-il son point d’orgue ?

Tout cela dans l’écrin d’une couverture noire imprimée argent sable, à larges rabats, qui rappelle l’édition des œuvres complètes en huit volumes par Jean-Jacques Pauvert en 1973, celle que ne remplace pas à mon goût le papier bible de La Pléiade pour la récupération tardive, sur proposition de Sollers à Antoine Gallimard, qu’il faut cependant saluer.

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rédaction

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