[Chronique] Christian Bachelin, Soir de la mémoire, par Christophe Stolowicki

[Chronique] Christian Bachelin, Soir de la mémoire, par Christophe Stolowicki

mars 15, 2018
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
0 1326 11
[Chronique] Christian Bachelin, Soir de la mémoire, par Christophe Stolowicki

Christian Bachelin, Soir de la mémoire. Préface de Valérie Rouzeau, La Table Ronde, coll. "La Petite Vermillon", mars 2018, 144 pages, 7,30 €, ISBN : 978-2-71038-664-3.

De « désuétude », de désolation, de dessiccation moite de peu d’enchantement, au prisme élu de l’olfactive mémoire, de miettes, bribes, grains de poussières odorantes ténues (« la poussière dans sa vieille tiédeur neutre et tolérante, son irresponsabilité illimitée »), de lambeaux de parfums dans un rapiècement indécis où l’individualité s’estompe – se compose, se décline un classique renouvelé. Seul un poète viscéral a pu oser cette trouée rechignée, lumineuse, dans l’intériorité inépuisable des jours malheureux. On aimerait tout citer, réciter, de ce récit sis dans sa cité, Compiègne pieds dans l’ô de sa forêt brumeuse, dans une ou deux communes circonvoisines au hasard des déménagements, remontée « La rue Vivenel son perpétuel dodelinement débonnaire et débilitant » ; lieu de l’inaction alentie un vaste appartement vue sur sylve où se rétracte, entre un chat Kylou et les vestiges de quelques passés modestes superposés, la vie rétrécie d’emblée d’une mère ancienne sténo dactylo, facturière, ayant lu Saint-John Perse. Grand cru de vinaigre, de lavasse, de coteaux, de layons, qui se déguste comme un nectar.

De cet appartement l’inlassable inventaire, visuel, mémoriel, parti pris non des choses ni des objets mais d’un sujet de cendres froides, de braises lentes, le Temps ; l’inépuisable bréviaire, rebondissement resserrement de la Recherche, son acte VI, le temps retrouvé écrit après la prisonnière, la fugitive, où les objets (« Ce grand miroir scrute discrètement l’obscurité ») sont les sujets de verbes transitifs, un transitif qui ne porte plus, qui s’éteint ; de la Recherche le roman reflué, renfloué en récit, de ce qui ne s’invente pas, dans un annuaire téléphonique piochés impayables des noms dont aucun savant Bergotte n’explicite, escamote la bergamote, la réglisse ; savoureux comme un beignet confit et déglacé plusieurs fois, délavé par les pluies d’immémoire, en senteurs muletières de sentiers perdus ; avec le portrait de la grand-mère maternelle traînant sur une étagère, « paraissant régner dans sa pavane et sa splendeur d’aïeule défunte sur tout un parterre de fushias et de pivoines, telle une princesse de Wurtemberg dans un jardin de casino, elle qui simplement fut lingère et triple veuve successivement d’un palefrenier de Basse-Normandie, d’un cuirassier  » réunis enfin un sous-côté de chez  Swann et celui de Guermantes ; généalogie de la déréliction dans un redoublement, une redondance, complaisance, recrudescence adoucies, émulsifiées ; quand en deux accords d’un zeugme intense diluvien ramifie sa phrase en jours pluvieux et en ceux d’avant les déluges ; qu’en cette fin de vie de la mère quelque chose de l’auteur culmine, de rance, de suri, d’éventé qu’importe, fond de culotte ou de tiroir, culmine en creux, s’épand en échos resserrés desserrés – bref, un chef-d’œuvre.

, , , ,
rédaction

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *