[Chronique] Christophe Manon ou la poésie utopographique

[Chronique] Christophe Manon ou la poésie utopographique

novembre 20, 2009
in Category: chroniques, UNE
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Christophe MANON, Univerciel, éditions Nous, automne 2009, 48 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-913549-34-0.

De ce court texte inspiré – écrit "en résonance" à Nous d’Antoine Dufeu (Mix, 2006) et à partir/au moyen de nombreux prélèvements textuels (Badiou, Brecht, Gatti, Jouve, Khlebnikov, Maïakovski, Mandelstam, etc.) –, on peut lire des extraits sur le site de Mathieu Brosseau, Plexus, et dans le numéro 1 de la revue MIR – que l’auteur a cofondée en même temps que les éditions IKKO. (Mais, c’est encore plus vrai pour ce texte fascinant, rien ne remplace la dynamique de l’œuvre intégrale).

Micro-phénoménologie de ma lecture

Longtemps je me suis dit, plus jamais ça, la poésie-chant, poésie des élans et des éléments, des astres et des désastres… requiescat le lyrisme poétique, fût-il affublé de la circonspecte épithète "critique"… à bas les ziggourats et les zigues-à-hourras, finies les grandes orgues oraculaires et les épines épico-lyriques… Et voilà que je tombe sur Univerciel de Christophe Manon, poète talentueux de trente-huit ans : parce que "nous croissons et multiplions à l’ombre des arbres utopiques" (p. 20) et que "l’espoir n’est pas une illusion lyrique" (25), la "musique de la révolution" (20) se fait à nouveau entendre. Au programme : "Lancer nos plus beaux assauts vers le ciel et poursuivre jusqu’au renversement des grammaires et au départ en exil" (15).

Une poétique du télescopage

L’itinéraire – ou la stratégie énonciative, c’est comme on voudra – de cette utopie en vers : du vous au nous/je contre ils. Autrement dit, l’apostrophe et la litanie lyrico-prophétiques se mêlent à la satire pour "vouer l’humanité à l’univerciel, car cette époque est le prologue du drame où changera l’axe des sociétés humaines" (25). Se rangeant parmi les dominés et s’adressant aux "citoyens de l’aveniverciel", aux "militants des avenirpossibles", ou encore aux "apatrides errants des singularités infinies, compagnons d’armes des politiques d’émancipation, maquisards et insurgés des utopies fraternelles" (9), le/les poète(s) s’érige(nt) contre "ce temps de cloportes", "contre le Clan des Renoncipleutres et des Volimenteurs" (13), "contre les conardeurs, les épouvantristes et autres peuristes de la loboto-misère du monde" (20), "contre l’absurdité impardonnable du monde" (24), contre "les opportunistes de tous bords, marchands de désespoir et de désillusions, dialecticiens des dogmes métaphysiques, inspecteurs et flics barbouzeux des milices civiques, poétristes qui pratiquent l’art de faire de la poésie en s’efforçant d’anéantir la poésie sous son semblant" (27) – sans oublier, pour réfléchir (avec) l’œuvre de Valère Novarina ou de Mathieu Brosseau, contre ceux qui ne savent plus parler aux bêtes. On remarquera au passage que, parmi d’autres procédés comme la répétition, l’opposition  ou l’énumération, l’auteur s’en remet à la puissance métamorphique et évocatrice du mot-valise. En voici d’autres exemples, entre les meilleures trouvailles : "mortificiers", "transéternité", épouvantastiques aventuriens", "cosmosinfini"…

Le devenir-révolution de la poésie

À la mondialisation économique les poètes de la nouvelle génération – dont la voix revêt des accents nietzschéens et rimbaldiens – opposent la mondialisation poétique, et à l’économie capitaliste l’économie dialectique. Souhaitant se réapproprier le monde, ils rêvent de fraternité cosmogonique et, "hommes fidèles aux hommes" (39), font leur l’interrogation écologique actuelle : "La terre des hommes est-elle pour tous les hommes ou nous faudra-t-il en adopter une autre, plus lointaine, à quelques milliards d’années lumière ?" (18). Pour ces "contemplationistes de l’aveniverciel", ces "voyagitopistes des siècles" (19), la poésie ne vise pas à exalter des lendemains-qui-chantent, mais à ouvrir l’avenir, à recréer/réenchanter le monde : "Maintenant nous allons féconder l’univers et lui donner la forme de notre désir" (37). À anticiper le devenir-révolution : plus éthique que politique, la révolution est ligne de fuite plutôt qu’état de fait.

Pour ces "guetteurs infinis de la transformation" (21), ces "semeurs des paroles urgentes et des idées qui sauvent" (26), la poésie est révolution de et par la langue, appel, puissance utopique (utopographie). Dans le droit fil de Hugo, Rimbaud, Maïakovski ou Mandelstam, tout en se faisant l’écho du surréaliste "instant merveilleux", cette poésie se constitue en utopie révolutionnaire, à la fois critique et visionnaire.

 

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Fabrice Thumerel

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