[Chronique] Claude Royet-Journoud, Théorie des prépositions

[Chronique] Claude Royet-Journoud, Théorie des prépositions

janvier 2, 2008
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Claude Royet-Journoud, Théorie des prépositions, P.O.L, 2007, 80 pages, 11 € ISBN : 978-2-84682-200-8 // [site des éditions]

Marcel Jousse : "Ma science ne peut être qu’une science de pointillés. Je n’ai ni le temps ni les moyens de tracer une ligne continue" (cité dans La Poésie entière est préposition). Diptyque réflexif

L’activité éditoriale de Claude Royet-Journoud (1941) est conforme à son travail poétique, régie par une économie de la rareté : dans un monde (littéraire) de surproduction, publier une quinzaine de courts opus en trente-cinq ans a, il est vrai, de quoi surprendre. Cet anti-productivisme s’explique non seulement par la nature esthétique du travail, mais encore par sa logique : Claude Royet-Journoud fait partie de ceux dont le projet littéraire, parce que nécessitant la puissance d’implosion [1]Cf. Claude Royet-Journoud dans "L’In-plano", Al dante, 2002, 195 pages. propre à la pratique revuiste, oscille entre cette dernière et la fabrique livresque que l’on appelle traditionnellement l’élaboration de l’oeuvre. S’il y a bel et bien dualité créatrice, c’est que les entreprises revuistes [2]On retiendra avant tout ces extraordinaires aventures qu’ont été "Siècles à mains" (1963-1970), dont il est le fondateur, et "L’In- plano", dont les quatre-vingt livraisons quotidiennes (une feuille A4 recto-verso du 15 janvier au 6 mai 1986) ont été réalisées par lui seul., par le fait de concentrer l’énergie centrifuge et de constituer un véritable laboratoire scriptural, favorisent la cohérence de l’oeuvre.

Ainsi, après Le Renversement (Gallimard, 1972), Le Travail du nom (Maeght éditeur, 1976), La Notion d’obstacle (Gallimard, 1978), Les Objets contiennent l’infini (Gallimard, 1983), Une méthode descriptive (Le Collet de Buffle, 1986), ou encore Les Natures indivisibles (Gallimard, 1997), ce pilier de la modernité négative se focalise-t-il sur une Théorie des prépositions dont les spécialistes ne manqueront pas de déceler les germes dans la tétralogie parue chez Gallimard. Ce qui est certain, c’est qu’il faut lire ce recueil avec, dans l’autre main, son pendant purement théorique, La Poésie entière est préposition, qui date du même mois de novembre dernier [3]Claude Royet-Journoud, "La Poésie entière est préposition", Eric Pesty Editeur, 2007, 56 pages, 12 €. : notamment les séquences trois ("Discriminer") et quatre ("De la préposition"), mais surtout la cinquième ("Becquet"), qui regroupe la plupart des notes inédites prises par l’auteur entre 1983 et 2007 dans deux carnets constituant un chantier scriptural, un degré zéro de l’écriture à venir, un alcool à distiller dans l’alambic poétique.

Exosmose poétique

Cette Théorie des prépositions, dont le titre est emprunté au linguiste danois Viggo Brøndal, comprend, quant à elle, neuf séquences, également publiées par Jean Daive dans la revue Fin (1999-2006, Paris, Galerie Pierre Brullé) : "Llan", "Un sens clair", "Naissance de la préposition", "Amusie", "Infini par addition", "Du voisinage et de la forme", "Unité de scène", "Toute douleur est un effort local" et "À la ressemblance des bêtes". Il s’agit d’un art poétique en acte qui combine vers et prose – prose qui est ici exclusivement méthode descriptive, selon laquelle, par exemple, tout accident doit être prolongé par "une liste d’infinitifs" (p. 14) – pour poser la poésie comme préposition, c’est-à-dire mise en avant, exposition/introduction. D’où l’importance qu’accorde cette scénographie à la surface et au bord. Et dans une poésie a-sémantique et a-hiérarchique qui fuit toute figuration, "le bord est un apparat du sens" (p. 37) ; dans une telle écriture photographique, "l’emplacement de l’objet importe plus / que l’objet" (p. 45). Aucune profondeur, donc : la poésie est puissance d’étonnement devant l’espace dans son horizontalité comme sa verticalité, devant le monde des corps, dont elle décrit les états et enregistre les mouvements ; elle est "désarroi géographique" (p. 14). Pour le poète proche des objectivistes américains, écrire "c’est dépecer un territoire" (p. 25), décrire l’"agencement des postures" (p. 42), découper "dans le carré du monde" (49). Il ne saurait donc y avoir de connaissance des profondeurs : la chose en-soi (noumène) est inaccessible car sur l’objet – le carton ou l’étui, par exemple – "la langue vacille" (p. 50) et "l’étui déploie son énigme" (p. 76). L’espace textuel est inscription d’un espace mental qui n’existe que dans le saisissement et le surgissement des phénomènes (d’où la rareté de la ponctuation comme des articulations logiques) ; que dans l’immanence, l’objectivité : la neutralité est renversement antilyrique. En amusie, le poète suit le mouvement d’une objectivité lyrique [4]Cf. Jean-Marie Gleize, "Théâtre du poème. Vers Anne-Marie Albiach", Belin, "L’Extrême contemporain", 2000, 123 pages. qui est passage du concret à l’abstrait, ce que souligne d’emblée le premier vers : "les outils appartiennent à un domaine abstrait".

Du lisible à l’intelligible

Tout objet n’advient à l’être qu’enfermé dans la langue (p. 45), qui, parce que "soustraite au monde" (42), assure notre "abstraite venue au monde" (32). Cette poésie réflexive n’a de cesse que d’exhiber la puissance du Verbe : "dans la bouche une phrase remplit le monde" (28) ; "la génération est dans la phrase" (46). L’autonomie de la langue a pour corollaire le "tassement de l’intelligible" (50) : si le monde prend sens par la langue, celle-ci ne le reflète pas ; autrement dit, le miroir linguistique se réapproprie, de sorte que les phrases, plutôt que de révéler l’objet, se referment sur elles-mêmes dans un miroitement autotélique. La poésie blanche de Claude Royet-Journoud est tout entière dans cette incandescence qui n’a plus grand-chose de mallarméen : elle est présentification de "phrases cerclées" (33) qui relèvent, non pas de l’hermétisme, mais de la tension entre lisible et illisible, platitude de la langue objective et opacité de la langue autotélique. Quant aux tensions entre parole et silence, vide et plein, verbe et blanc, elles ne sont mallarméennes qu’en apparence : le blanc – le silence – n’a ici d’autre valeur que formelle, et le travail du poète consiste à "trouver / les formations et les ruptures" (26), le rythme naissant du rapport entre continuité et discontinuité ; dans ses assemblages d’unités sémantiques minimales, Claude Royet-Journoud considère la langue à fleur de mots, démétaphorisant et démétaphysiquant Mallarmé.

Complément : fiche de présentation de Claude Royet-Journoud sur Poézibao.

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Fabrice Thumerel

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2 comments

  1. gmc

    EN LANGUE ETRANGERE

    Il voit des objets
    Sans support objectif
    Et prétend que ces choses
    Adviennent à l’être
    Grâce à l’outil frigide
    Qui sert à la conception des rêves
    Toute théorie brûle en apesanteur
    Sans laisser plus de traces
    Qu’un foetus de chrysalide
    Egaré dans une inondation
    De substances psychotropes
    Marquées du sceau du sens

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