[Chronique] Étoile de Rodanski, où guides-tu nos pas ?, par Jean-Nicolas Clamanges

[Chronique] Étoile de Rodanski, où guides-tu nos pas ?, par Jean-Nicolas Clamanges

mai 11, 2012
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"Les Horizons perdus de Stanislas Rodanski", exposition à la Bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu, jusqu’au 20 août 2012 / Stanislas Rodanski, éclats d’une vie, par Bernard Cadoux, Jean-Paul Lebesson et François-René Simon, éditions Fage, Lyon, avril 2012, 200 pages, 129 illustrations (DVD offert : Horizon perdu), 28 €, ISBN : 978-2-84975-258-6.

À l’âge de vingt-six ans, Stanislas Rodanski s’est laissé interner dans un hôpital psychiatrique, pour y poursuivre jusqu’à la fin de sa vie, vingt-huit ans plus tard, sa quête du Val sans retour – c’est-à-dire son œuvre. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur. Qui l’accomplit, intégralement, se retranche », écrivait Stéphane Mallarmé ; mais c’est jouer la vie à quitte ou double : écrire ou rien. Or ce que démontre à l’évidence l’exposition consacrée à l’auteur de La Victoire à l’ombre des ailes par la bibliothèque municipale de Lyon, c’est l’ampleur vertigineuse de sa production ainsi que la permanence de son inspiration : on y accède par éclats au vaste massif des textes encore impubliés : ceux du fonds Rodanski à la bibliothèque Jacques Doucet, les très nombreux carnets et cahiers de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, ou encore le mythique Cahier Imago (écrits et collages). Il faut donc se rendre d’urgence à cette exposition qui révèle la fulgurante présence, aujourd’hui, de Rodanski.

Jean-Paul Lebesson et Bernard Cadoux avaient éprouvé la nécessité, en 1977, de le rencontrer à Lyon (il vivait depuis 1953 à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, abandonné de sa famille autant que de ses congénères écrivains – sauf rares exceptions dont Gracq, Claude Tarnaud, François Di Dio qui éditait La victoire à l’ombre des ailes et d’autres textes au Soleil noir, en 1975). Cela devint un entretien régulier, deux films en sortirent, et puis un beau livre écrit à trois mains (avec François-René Simon) : Rodanski, éclats d’une vie, dont l’exposition est, en quelque sorte, le déploiement. Un livre superbement illustré de collages, de photos et de manuscrits reproduits, qui offre une synthèse passionnante de l’information aujourd’hui disponible sur la (les) vie(s) d’écriture de Rodanski. Parmi les inédits publiés dans ce livre, on s’arrêtera en particulier sur les pages violemment splendides intitulées Trois Fois Rien, inspirées par sa déportation en Allemagne, dans un camp de travail forcé. Enfin, nous est offert – last but nos least – le DVD d’Horizon perdu, film aussi sobre qu’émouvant réalisé par J.-P. Lebesson et B. Cadoux à l’hôpital Saint-Jean, sur une fabulation orale de Rodanski, interprétée par Gabriel Monnet.

La seule option : écrire

« J’ai connu Stan Rodanski couvrant les pages d’un grand cahier noir, déchiffrant les voix de l’eau dans les tuyaux de sa chambre d’hôtel, courant le long des absides de Paris, errant dans les faubourgs, porteur de la lanternes de gueules de l’Hermite, la main à revolver, les manches pleines de nébuleuses » (Claude Tarnaud, L’Aventure de la Marie-Jeanne, L’écart absolu éd.).

Vous débarquez du train en gare de Lyon Part-Dieu, vous traversez le boulevard Vivier-Merle et vous y êtes : Bibliothèque de la Part-Dieu. Vous montez par l’escalator et c’est sur la gauche, dans une sorte de collatéral serpentin tout blanc et aussi couvert d’images et de textes qu’un collage de Max Ernst. Vous entrez et vous voyez un avion de ligne atterrir en catastrophe dans les neiges éternelles. C’est dans les tons bleutés façon Monory, c’est tiré de Lost Horizon de Franck Capra, clef de la mythologie personnelle de Rodanski. Quand vous serez parvenu(e) au terme de l’expo, vous prendrez un écouteur au mur et vous l’entendrez dire, avec cette voix de très Loin qui est son propre, la saga de Shangri-la dans l’Himalaya dont on ne revient pas, parce qu’y aller – et certains y sont allés – est une illusion : « c’est un problème insoluble que l’illusion : on vient à croire qu’une chose est vraie et puis n’existe pas ». Le Bardo Thödol : le Livre des morts du bouddhisme tibétain, est un des compagnons de lecture de Stan Rodanski, « sur la table de la nuit de chacun ». Le Val sans retour s’inscrit aussi en filigrane de Bidonville, alias Megève, où tout revient au même de l’énigme d’une vie, entre l’enfance et les années harassantes précédant le dernier internement. « J’écris comme on tresse une corde en prison dans la haute tour d’un château que j’ignore. J’écris là où d’autres se seraient pendus. »

Aux vitrines de tête de l’expo, vous découvrez les premiers cahiers de notes de Rodanski qui, dès l’adolescence, décida qu’écrire était la seule perspective à prendre sur la réalité ou ce qui en tient lieu – et s’y tint sans faillir jusqu’à la fin.

« Je me souviens d’avoir entamé l’histoire d’un homme dont la manie était de se prendre pour un fou, et rien n’en paraissait jusqu’à ce qu’il le devînt. Le fut-il pourtant jamais ? Le devint-il en vérité ? Ne l’avait-il pas toujours été ?
En quoi différait-il des autres ? Simplement en ce qu’il s’était posé la question de confiance : Qui suis-je ?
Je suis cet homme. Où me mènera-t-il ?
Je l’ignore en tant que son origine » (Journal, 1944-1948).

Ici, je recopie quelques notes prises au fil des pas :

À seize ans, il écrit « L’homme qui se croit fou » (démarquage d’À Rebours) ; il note dans un carnet : « il faut que j’apprenne le métier d’écrivain » … quatre ans plus tard, il écrit : « je prends une option sur le monde : écrire » (Gai venin).
Se crée une méthode : détournements, phrases ou vers « embrayeurs » : continuer fantômatiquement la pensée des autres … (Jouffroy) : dépaysement des contextes et identification jouée. Entrelacs et métissages de textes et d’images. Entre les collages de tous ordres, les plagiats de Ducasse, les Proverbes mis au goût du jour, le montage de cinéma et le cut-up.
– Et le grand art moderne du ratage : fictions ratées, ratés dans la fiction.
« L’umour est l’alcool des horizons perdus ».
Présence intense de Jacques Vaché : Lettres de guerre. (Vaché, d’avance, sent et écrit comme lui en lui).
Lit Amiel en 44. Et puis Novalis, Nietzsche, Rilke, Mallarmé (Igitur, Le coup de dé), Sade, Laclos, Lautréamont, Gracq (dès 43), Rimbaud, Faulkner, Titaÿna (Les ratés de l’aventure), polars noirs : J.-H. Chase (Le requiem des blondes), Chandler (La dame du lac) … Les romans du Graal. Tristan & Iseult.
Le cinéma. La dame de Shangaï, Pandora, Lost Horizon … Cinéma de son grand-père à Lyon. Les Cineac à Paris.
État de veille forcée : ortedrine, amphétamines. « L’ortedrine est un fouet avec lequel je fais tourner la toupie ron-ron qui m’endort si je ne suis sur mes gardes. »
Quête « spectrale » de l’énigme du « qui suis-je ? » dans le flux des aimantations urbaines du désir : « le prodige se mérite ».
« Le suicide est considéré comme fait … je ne suis pas au monde. » (1944).

Génération hantée par le suicide : Vaché, Rigaud, Crevel. Duprey (celui-là tu, quoique son double en solarité noire – à mon sens). Grande ombre disparue : Desnos. Bientôt Prevel.

« La pierre philosophale mûrit dans les griffes de la foudre » (S. R., Néon, n°1)

Rodanski errant dans l’après-guerre, fut accueilli par le peintre Jacques Hérold (rencontré plus jeune à Megève) et sa femme Véra. Il leur laissa des manuscrits puisqu’il n’avait pas de lieu ; à d’autres aussi. Textes qu’on cherche à réunir depuis. Cette expo et le livre chez Fage révèlent l’incessant d’une nécessité : « c’est avec une main de rêve que j’écris au tableau noir de ce temps opaque. »

Témoignage de Jacques Hérold : « Stanislas Rodanski est venu chez moi dès son premier séjour à Paris. Il avait été très tourmenté dès quinze-seize ans : c’était la guerre ; une situation de famille inconfortable lui avait valu d’être … dirons-nous libre… ; abandonné en Allemagne, sur les routes, dans le décor cauchemardesque des bombardements incessants ; les moments les plus pénibles de sa vie.
Ne vous étonnez pas si la chanson « Sombre dimanche », interdite à Budapest où trop de gens s’étaient suicidés en l’écoutant, est citée à plusieurs reprises dans Lancelo et la chimère, car elle évoquait exactement l’environnement apocalyptique que connut le jeune Stan à cette époque » (Propos recueillis dans la revue Cée n°2-3, nov. 1977).

Dans le même temps (le trou noir de l’après-Libération), d’autres jeunes gens cherchèrent l’énergie spectrale de la poésie auprès de l’auteur d’Arcane 17 (« ma seule étoile vit ») – mais ne purent que mourir foudroyés après avoir jailli : Jean-Pierre Duprey… Gherasim Luca… Béatrice de la Sablière… explosantes non-fixes de la constellation surréaliste. Bien d’autres désastrés ….

Témoignage d’Alain Jouffroy : « Son identité était imaginaire. J’étais donc l’ami d’un personnage que l’on pourrait appeler Personne, mais au pluriel. Car ce Personne cachait en lui un autre personnage, réel celui-là, qui ne s’appelait pas le moins du monde Stanislas Rodanski, mais Bernard Glücksmann. Le comble : ce personnage réel s’identifiait aussi à d’autres personnages que Stanislas Rodanski … puisqu’il signait parfois ses textes de leurs noms : Lancelot (ou Lancelo) par exemple, Tristan, le capitaine Nemo, mais le plus souvent Lancelo, en tant que chevalier d’une Table ronde imaginaire, qu’il confondait le plus souvent, mais pas toujours, avec les membres du groupe surréaliste autour d’André Breton, et aux personnages du film-culte de Frank Capra, Lost Horizon, où les passagers d’un avion détourné sur l’Himalaya sont hébergés dans une sorte de lamaserie nommée Shangri-la, dont on ne pouvait sortir, dans le film, sans grand danger » (Stanislas Rodanski : une folie volontaire, J.-M. Place).

Horizons perdus ou vécus par impossible ? Qui sait ? Le film de Franck Capra comme mise en demeure au sortir de l’enfance : Shangri-la ou rien. De La victoire à l’ombre des ailes à la parole en dérive de l’hôpital Saint-Jean, c’est la même inspiration perdurante de celui qui parle depuis le « Château où tout revient au même » : Stan Rodanski, alias Tristan, alias Lancelo, alias Patrice Turo, alias Astu (dernier mot du dernier télégramme de Nietzsche), alias Nietzsche Hollenzollern, alias Arnold, & so on. « Qui es-tu, qui es-tu Lancelo me demandent les vues de ciné mouvant ma destinée » (Lettre d’octobre1953, à Claude Tarnaud).

« Un procédé littéraire qui n’a rien à envier à celui de Roussel »

On lit cela dans un cahier de la première salle. Rimbaud écrivait : « j’ai seul la clef de cette parade sauvage ». Mais des Illuminations aux Chants de Maldoror, la vitesse de la pensée file vers Burroughs, via Raymond Roussel : il ne s’en faut que de quelques centaines de mille d’eau salée ou de quelques cents d’années… Fratrie sans âge ou presque du « cut-up », puisque « le plagiat est nécessaire, le progrès l’implique » : Comprachicos illimited, même combat.

Méthode :

« 1. Tu te pénètres d’un texte d’un auteur quelconque jusqu’à quintessence. Tu écris à la suite et comme elles viennent les phrases qui t’ont plu. Tu signes le Tout – Fait obtenu.

2. Tu lis un fait divers. Tu choisis les passages affreusement beaux. Tu les rapproches avec une cruauté consciente. Tu signes. » (« Mes Marasmes étranges… », revue Supérieur inconnu, n°4, 1996. Cité dans S. Rodanski, Éclats d’une vie, p. 116.)

Rien que pour vérifier la Grande Méthode, sautez dans le train de Lyon, montez à l’expo, Carrefour des coïncidences, et vous y verrez le Cahier Imago censé introuvable et cependant tel qu’en lui-même retrouvé ; et vous le feuilletterez en mode vidéo, tout à loisir. Si vous tenez… car « le sang monte quelquefois à la tête, lorsqu’on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d’esprits » (Lautréamont).

Cartel de l’exposition présentant le Cahier Imago : « Confié par Rodanski à son ami Claude Tarnaud, le « Cahier Imago » pourrait représenter la quintessence de sa création, en tout cas de 1950 à 1954. Il la théorisa à de multiples reprises autant dans ses lettres que dans certains textes, sous l’appellation « Faits-divers – Faits-exprès » ou encore de « poèmes tous faits ». Tenant à la fois du plagiat nécessaire à la façon de Ducasse et du collage surréaliste, sa méthode permet à Rodanski, le plus souvent à partir de journaux et de magazines qu’on dirait aujourd’hui « people », de saisir la réalité érotico-dramatique du monde comme une empreinte … »

La courbe des coïncidences

C’est une voix hantée par l’inutilité spectaculaire de tout et la diffusion irrésistible du rêve dans l’existence : « J’ai joué ma vie pour les personnes de la littérature de tous les temps ».

« Que je sois – la balle d’or lancée dans le Soleil levant.
Que je sois – le pendule qui revient au point mort chercher la verticale nocturne du
verbe.
Que je sois – l’un et l’autre plateau de la balance, le fléau. La période comprise entre les
deux extrêmes, de la saccade universelle qui est le battement de cœur suivant celui
dont on peut douter au possible et tout attendre de son anxieux « rien ne va plus ».
Je lance au possible ce défi : Que je sois la balle au bond d’un instant de liberté.
Je lance ce cri – que je sois la balle de son silence.
Mon départ s’appelle toujours, tous les jours et tous les instants du grand jour. Mon
retour à jamais, éternelle verticale nocturne, point mort, égal à lui-même, que l’autre
franchit – toujours.
Qui suis-je ?
Toujours le même revenant, ce qui revient à dire encore un autre »
(La Nuit verticale, NEON, n°3, 1948).

Assister à la vie des autres, à sa propre vie, comme au cinéma – jeu en partie double et double jeu: « chercher pour qui ces figures à jamais en moi singulières pouvaient n’avoir qu’un même envers ». Présence d’esprit  : un vivre-écrire selon la voix qui dicte « du coin des lèvres des mots de silence ». Corps temporaire : le pays de l’éclairement n’est pas de ce côté du miroir mais il y a des interférences, des intersignes : « J’ai toujours attendu le coup de grâce, l’événement fondant comme la foudre lors des stations que je prolonge dans les bars, en dehors des heures d’affluence. » Les repérer, ces signes, à l’aveugle, les vivre à tous risques. Se trouver déporté à dix-sept ans en 1944, dans une usine de guerre près de Mannheim. Se prendre jusqu’à la fin pour le Tristan (Stan Triste) de l’amor-mors  : dresser sur une plage de Bretagne une charogne d’aile au bout d’un bois flotté, comme étendard de la quête de Rien sous horizon d’absolu exilé.

« Je fis quelques pas et tombai sur un aviron abandonné auprès de l’aile d’un goéland – blanche et raide, poissée de sel et sanglante. Cette trouvaille me parut fatidique, j’en ressentis une impression indicible. (…)
Or – je ressentis si vivement le prestige de ce qui pouvait se passer au bas de cette falaise, que je fus tout entier gagné par le besoin de faire quelque chose. Je dressai une sorte de signe. (…) Ce que je n’ai encore raconté à personne, c’est que j’écrivis mon nom dans le sable comme on le ferait sur une tombe. (…) Par la suite j’appris que la plage à qui j’attribuais tant d’importance est celle de Penmarch. Penmarch, c’est là que Tristan agonisant se fit porter pour guetter sur la mer le retour d’Yseut la blonde.

Mon sort ne se pouvait plus nettement signifier » (Lancelo et la chimère).

C’est – toutes choses inégales d’ailleurs – l’aventure inspirée par Nadja aux abords de la sanglante Place Dauphine (« André Breton est surréaliste en moi » – Rodanski), mais c’est aux limites de l’univers cette fois, entre l’Armorique et l’Océan, dans une atmosphère de roman noir relu en clef de Graal (The Lady in the Lake est un roman de Chandler) – périlleuse aventure : car si l’enfance de Lancelot du Lac appartient à Viviane, le destin de Lancelo se chiffre en clef inverse : « de plus loin que moi, je me souvenais des pages livides où c’était écrit. J’avais rendez-vous avec la mort. » Et Breton – très attentif – vient à redouter pour Stan, il le lui écrit assez vite, ce qui se trame là, pour le pire peut-être, d’un surréel littéralement innommable. « Spectr’acteur » assigné par destin à ce miroir mouvant, Rodanski ne renoncera pourtant jamais à y déchiffrer « le plus beau livre où lire son propre jeu »  en des autofictions avant la lettre où, dit-il, « les souvenirs de l’action ont pour moi, rien que pour moi, l’irréalité du rêve », tandis qu’il s’ingénie à mesurer « la composition de la courbe des coïncidences infléchies en un chant de cristal mort ».

Atout Risque

Julien Gracq n’y va pas par quatre chemins, en évoquant ici « une des aventures les plus chargées d’enjeu qui aient été poursuivies dans la lumière du surréalisme, une des très rares qui n’aient pas reculé devant la traversée de ses paysages dangereux et qui en aient affronté les derniers risques » (préface à La Victoire à l’ombre des ailes). C’est qu’il a l’oreille du temps : pour toute une génération en révolte, le Château d’Argol instruit contexte dans l’extrême. « C’est ainsi qu’apparut dans l’entourage de Breton, quelques années après la guerre, un petit groupe de très jeunes gens aux yeux desquels les morts allaient vite. » Gracq reçoit longuement Rodanski, il écoute ce qui se parle en lui d’un inquiétant savoir: « Je suis le MAT. La troisième personne du singulier : le MAT parle de soi-même. C’est l’incessante mise en échec du personnage royal, c’est de personne qu’il se fait pour être le seul de tous. »

La Solution surréaliste (1947) se dissout peu de temps après la signature. La revue exclut son trop exigeant trouvère. Nul hasard à ce qu’il leur offrît ce sigle : NEON – Nêtre rien Etre tout Ouvrir l’être Néant Oubli Etre, il y jouait sa vie comme fait l’inconscient : à la lettre : Stanislas Glücksmann une fois né, a été dit un autre avant de dériver dans l’ordre du signifiant sous toutes sortes de noms, car « la pseudonymie est d’abord une histoire de famille » (B. Cadoux), depuis ce grand-père Glücksmann qui se fait progressivement appeler Rodanski ; chez Stan, cela s’est cristallisé en nécessité d’écrire depuis ce qui n’a aucun nom dans aucune langue : « avec à l’esprit les initiales de qui interroge depuis un lac sans fond et sans surface : S.R. ».

« Naître. Mais nouveau-né, n’être pas.
N’être rien. Mais mort-né, naître rien.
Naissant en vain. Néant de n’être que né, fils de roi dont le père n’est pas prince, fils unique dont le père n’est pas au monde. N’était pas même lui seul.
Le premier venu, c’est le dernier-né ; le premier-né c’est le dernier revenu.
Je suis le dernier des morts et partout seul à l’instant que je suis.
À perte de vue. Astu.
Je suis allé au lieu d’avoir été. »
Stanislas Rodanski : Le Surétant non être (incipit)

L’oracle de Delphes ici se dissout en vertige, puisque le mot de passe ne sera pas la clef  des champs.

Allez-y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire.

Note biographique

1927. Naissance le 30 janvier à Caluire (Rhône), de Stanislas Glücksmann. Il est l’arrière-petit fils d’un industriel polonais, David Glücksmann, émigré en 1892 à Lyon où il fonde un commerce de soie. Son fils, ingénieur diplômé de l’école centrale de Lyon, développera l’entreprise, ouvrira un cinéma, lancera la Compagnie Lyonnaise de Cinématographie; c’est lui qui invente le pseudonyme Rodanski (« du Rhône » en polonais) qu’il substitue progressivement à celui de Glücksmann. Le père de Stanislas, quant à lui, n’a pas le sens de l’entreprise et dilapide agréablement sa fortune.

1930. Divorce de ses parents. « Il n’y a pas de père et encore moins de mère dans cette affaire. Je suis l’Origine tout court ! Une cavalcade d’origines. » (Cité dans Actuels n° 30, spécial Rodanski, mars 1985).

1927-1943. Il vit pour l’essentiel chez ses grands-parents paternels ; il est scolarisé en collèges privés à Genève, Chamonix et surtout Megève.

1943-1944. Études interrompues. Déportation de son grand-père paternel à Drancy. Sa mère fuit l’avancée des alliés, à Paris puis à Saint-Dié (Vosges).

Nov. 1944. Raflé à Saint-Dié par les Allemands, il est déporté en camp de travail forcé à Mannheim. Libéré en avril 1945.

1947. Lié au peintre Jacques Hérold, il participe aux activités du groupe surréaliste. Il signe le manifeste « Rupture inaugurale », écrit pour la revue NEON.

1948. Tentative de suicide à Lyon avec Béatrice de la Sablière. Un mois de prison en février pour vol de voiture, suivi de quatre mois de clinique. En juin, engagement dans les commandos parachutistes de Vannes (Bretagne), désertion en octobre. En novembre, il est exclu, avec d’autres, du groupe surréaliste (affaire Matta).

Août 1949 – octobre 1952. Il est interné à l’H.P. de Villejuif. Il écrit intensément.

1952. « Lettre au Soleil noir » paraît dans La Révolte en question (Le Soleil noir, Positions, n°1 – février). « Le sanglant symbole » paraît dans Le temps des assassins (Le Soleil noir, Positions n°2 – juin).

1953. Sous le nom de Lancelo, il publie Visage de Saint-Germain-des-Prés. En décembre, il se laisse interner par sa famille à la maison de santé des frères de Saint-Jean-de-Dieu, à Lyon. Depuis 1947, c’est sa cinquième hospitalisation pour troubles psychiques. Il n’en sortira plus.

1966. Lancelo et la chimère (extrait), Revue Phantomas (Bruxelles), n° 63-67.

1970-1972. Publication de divers textes en revues et anthologies.

1975. À l’initiative de François Di Dio (qui lui rend visite entre 1970 et 1975), parution aux éditions du Soleil noir, de La Victoire à l’ombre des ailes, Lettre au Soleil noir, Lancelo et la chimère, Le Sanglant symbole. Préface de Julien Gracq, Illustration de Jacques Monory.

1977. La revue Cée publie un numéro spécial Stanislas Rodanski. À partir de cette année Bernard Cadoux et Jean-Paul Lebesson lui rendent visite régulièrement. Deux films en sortent : Horizon perdu (1980) et S.R., enquête sur un tueur d’images (1991).

1978-1981. Divers textes publiés dans Cée, Wozu (Le Soleil noir), Discours (Plasma).

1981. Il s’éteint dans la nuit du 23 au 24 juillet.

Note bibliographique (1989-2012)

L’ensemble paru au Soleil noir sous le titre : La Victoire à l’ombre des ailes est réédité en 1989 chez Christian Bourgois, puis repris chez le même en 1999, dans Stanislas Rodanski. Écrits pour le Soleil noir, incluant cette fois Des Proies aux chimères, Le rosaire des voluptés épineuses et des inédits. Entre-temps paraissent notamment : Des Proies aux chimères (Plasma, 1983) ; Spectr’Acteur (Deleatur, 1983) ; nombreux inédits et correspondance avec Claude Tarnaud dans le numéro 23 (1983) de la revue Actuels consacré à Rodanski ; Dernier journal tenu par Arnold, 2 mai – 7 juin 1948 (Deleatur, 1986) ; Horizon perdu (Editions Comp’Act, 1987) ; La Montgolfière du Déluge, Lettre à l’astrologue, A cela près (Deleatur, 1991) ; Journal 1944-1948 (Deleatur, 1991) ; Le Surétant non être (Éd. Unes, 1994) ; Requiem for me (Éditions des cendres, 2009) ; Le Cours de la liberté (L’arachnoïde, 2010) ; Le Club des ratés de l’aventure (Le Renard Pâle éditions, 2012).

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rédaction

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2 comments

  1. alain paire

    Merci sincèrement pour ce compte-rendu très complet, on a envie de prendre tout de suite le chemin de la Part-Dieu ! Alain Paire.

  2. Jean-Nicolas Clamanges

    Voilà un bel écho… Tant mieux, C’est exactement ce que j’espère! JNC

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