[Chronique] Guillaume Basquin, Poésie avec archives (à propos de Perrine Le Querrec, Bacon le cannibale)

[Chronique] Guillaume Basquin, Poésie avec archives (à propos de Perrine Le Querrec, Bacon le cannibale)

novembre 22, 2018
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[Chronique] Guillaume Basquin, Poésie avec archives (à propos de Perrine Le Querrec, Bacon le cannibale)

Perrine Le Querrec, Bacon le cannibale, Hippocampe, « Poésie et archives », octobre 2018, 80 pages, 15 €, ISBN : 979-10-96911-12-7.

Voici le premier « beau livre » publié par Perrine Le Querrec, avec force illustrations en couleurs ou en noir & blanc. Livre étonnamment peu cher grâce à une bourse obtenue de l’unique fondation dédiée à l’œuvre du peintre irlandais : la Francis Bacon MB Art Foundation (sise à Monaco), où l’auteure a séjourné et pu consulter des milliers d’archives comme autant de fragments de l’intimité de Bacon.

Dès l’épigraphe, le ton est donné : « Nous sommes tous des cannibales. Après tout le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même c’est encore de le manger. » Cette citation de Claude Lévi-Strauss n’est pas sans faire écho à cette « idée » d’un poète dont j’ai oublié le nom : « Pour connaître une poire, il faut la transformer en la bouffant. » (N’est-ce pas ?) C’est la connaissance par l‘estomac. C’est une question d’incarnation (mot dans lequel il y a « carne ».) Voilà sans doute pourquoi l’auteure déclara, le jour de la présentation de son livre à la librairie Charybde, merveilleusement animée et dirigée par Hughes Robert, que la simple consultation et juxtaposition des archives autour du peintre n’avaient pas suffi à déclencher chez elle le mécanisme (mystérieux s’il en est) de l’écriture « poétique » : le premier jet de son texte était trop sage, trop analytique (un Georges Didi-Huberman fait déjà cela très bien) ; en bref : trop universitaire. Il lui a fallu transformer les archives de Bacon, à l’instar de ce que faisait le peintre lui-même dans son atelier londonien (de nombreuses photographies en témoignent — certaines reproduites dans ce livre), en détritus ; soit : les plier, les salir et les décadrer pour les mieux recadrer : les jeter par terre après les avoir froissées — marcher dessus/dedans, comme une « danseuse des solitudes » (expression et titre de Didi-Huberman à propos du danseur-chorégraphe de flamenco Israel Galván).

Mais prouvons maintenant notre dire. Dans son introduction, la poétesse écrit : « Je désirais lui rendre hommage, d’une façon non pas narrative ni scientifique, mais de l’intérieur même de sa création, de son geste, de sa matière. » (C’est moi qui souligne.) Pour atteindre l’intérieur, une seule solution : ruminer, bouffer son sujet / son objet (c’est une question d’empathie) ; puis le recracher. Le geste ? Marcher/danser dans les détritus-matière-des-archives. Danser ? Façon de parler pour « scotcher », « détourer », « tordre », « froisser », « modifier », « plier », « déchirer » les mots / les images. Cette creative method est bien sûr empruntée (on est [1] cannibale, ou on ne l’est pas) à Bacon :

Stupéfiante invention formelle. En scotchant en détourant en cadrant en
froissant en modifiant
                               en pliant
                                              en déchirant
                                                            en mouvement
effacer la présence pour mieux la révéler.

Une page de ce livre illustre particulièrement bien ce travail à l’œuvre, c’est la page 18 ; on y voit reproduite une archive de Bacon (une photographie en N&B arrachée d’un livre où le peintre a collé un morceau de scotch marron sur le visage du modèle (fig. 1)) à laquelle (s’)ajoute ce texte de Perrine : « La tête scotchée la tête cachée la tête coupée le bras en avant l’épaule pointée le corps fracassé le buste contorsionné […] le corps intensité. » (Qui n’a pas encore remarqué que la forme déponctuée accélère l’écriture / la pensée ?)

UNE FORME QUI PENSE
UNE PENSÉE QUI FORME [2]

Fig.1 : Détritus – Feuille arrachée d’un livre relié
© Francis Bacon MB Art Foundation

Les grands textes sur Bacon ont déjà été écrits (je pense aux quatre livres de Michel Leiris, à Logique de la sensation de Gilles Deleuze et aux Passions de Francis Bacon de Philippe Sollers) ; comment y ajouter ? Comment ne pas se laisser engloutir dans toute cette masse d’archives, de textes importants et d’entretiens (et au premier chef, le livre d’Entretiens avec David Sylvester) ? Une seule solution : élaguer / couper / raccourcir / condenser — trouver une forme que seul le poème permet : une page = une (ou plusieurs) archive(s) + un texte-poème autonome. Fulgurer alors.

On savait, avant que de lire ce livre, que Bacon avait toujours travaillé d’après photographies, et jamais d’après modèles vivants ; on ne savait en revanche (peut-être) pas qu’il avait eu devant ses yeux, dans les détritus de son atelier chaotique, tout le matériel nécessaire et suffisant pour réaliser ses peintures : ainsi la cage de bord de mer que semble traverser une jeune femme en couverture du Picture Post du 9 octobre 1948 se retrouvera dans de nombreux tableaux du peintre comme symbole-leitmotiv de l’enfermement de ses personnages-modèles ; ainsi le morceau de scotch évoqué supra deviendra une coulée de peinture verticale étalée à la brosse « grossière », voire une grosse flèche pointant un visage, dans moult autres tableaux. Les choses sont là, devant nous ; pourquoi les inventer ?

P.-S. : Saluons au passage le remarquable travail de composition graphique réalisé par les éditions Hippocampe dirigées par Gwilherm Perthuis ; le papier couché choisi, un Fedrigoni Symbol Tatami White, associé à un caractère Helvetius de Matthieu Cortat, forment un écrin idéal pour faire briller de tous leurs feux les archives-détritus rassemblées ici par Le Querrec.

[1] On naît cannibale ?…

[2] Aphorisme rencontré plusieurs fois dans Histoire(s) du cinéma, film de Jean-Luc Godard.

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rédaction

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