[Chronique-interview] Mathieu LARNAUDIE, Les Effondrés (2/2)

[Chronique-interview] Mathieu LARNAUDIE, Les Effondrés (2/2)

avril 29, 2010
in Category: chroniques, entretiens
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Mathieu LARNAUDIE, Les Effondrés, Actes Sud, avril 2010, 188 pages, 18 €, ISBN : 978-2-7427-9010-4.

Notre seconde livraison (lire la première) commence par la dernière partie de la chronique ("Le Crépuscule des Idoles ou comment on (d)écrit/e à coups de marteau"), qui débouche sur la discussion avec l’auteur.

Le Crépuscule des Idoles ou comment on (d)écrit/e à coups de marteau

"Depuis quand demande-t-on au pyromane d’éteindre l’incendie ?" (p. 52).

Ressort de ce roman critique la nature idéologique des discours sur la fin des idéologies et l’absorption du politique par l’économique : le nouvel ordre économique s’appuie sur la fable de la fin de l’Histoire, cette dernière étant conçue à la fois comme sortie de l’ordre chronologique et avènement d’un âge d’or immuable. L’idéologie capitaliste ne repose donc pas sur la raison, mais bel et bien sur la croyance : règnent "l’évangélisme libéral" (39), l’"idolâtrie pour la spéculation" (154)… bref, les dogmes de l’École de Chicago, que des "missionnaires" exportent dans tout le monde marchand. Triomphe "cette caste particulière et supérieure de dépositaires, d’argentiers, de mandataires", qui ressemblent à "des prestidigitateurs, dont toute la magie consiste à échanger, à faire apparaître, disparaître une matière abstraite qui n’existe pas autrement que dans la foi que l’on porte à son existence" (129)… Ce que démontrait Pierre Bourdieu dans Les Structures sociales de l’économie (Seuil, 2000). Pour changer radicalement de cadre théorique, on peut dire qu’avec Les Effondrés ce sont les faitiches (Latour) du capitalisme qui s’effondrent, c’est-à-dire ces constructions savantes érigées en totems : l’autorégulation du marché, la loi des chiffres, la logique des intérêts privés… "le profit, le libre-échange, l’investissement, le crédit, la croissance, des mots comme des sésames, des talismans, irréfutables, rhétorique une et incontestable s’imposant, par son autorité douce, par sa sempiternelle, obsessionnelle reprise, comme base et critère de la validité de tout propos" (11)… Autre certitude qui s’écroule, avec "le miracle économique chinois" cette fois : "l’antique antienne qui avait décrété l’indissociable et exclusive réciprocité entre capitalisme et démocratie" (167).

Le mysticisme de la sphère capitaliste s’avérant mystification, Mathieu Larnaudie démythifie cet univers régi par les pulsions les plus primitives dans lequel n’a toujours pas été dépassé le stade de la quête archaïque du bouc-émissaire. Qui plus est, il en accentue les paradoxes : la "science" économique ne pouvait-elle prévenir la catastrophe ? conformément au fameux "principe de précaution", les états ne pouvaient-ils  agir avant qu’il ne soit trop tard ? L’intervention de l’État est-elle dans la logique néo-libérale ? ("ce qui avait inspiré à un observateur cette remarque : maintenant, les banques ont reçu la démonstration qu’elles peuvent faire n’importe quoi, l’État les sauvera toujours"). Et, au passage, de fustiger la palinodie d’un président français dont la dérisoire et ridicule posture volontariste ne révèle rien d’autre que sa volonté de puissance.

Mais l’écrivain ne se contente pas de cet exercice littéraire qu’est la satire. Il vise rien moins qu’à décrypter l’idéologie dominante, notamment au moyen des nombreux italiques et parenthèses. De cette attention aux mots fétiches du pouvoir, on retiendra certaines traductions/révélations : est considéré comme "réaliste" tout discours pragmatique conforme à "l’air du temps" ; la "scolastique de l’inéluctable" a pour nom "modernisation" ; toute politique de gauche est "tentation" ou "péril rouge" ; un "confidence man" est un escroc ; le retour de la "confiance" et de la "reprise" sont les seules planches de salut des puissants "effondrés"… Impossible ici de ne pas rapprocher cet examen de l’Abécédaire critique entrepris par un collectif de sociologues sous la direction de Pascal Durand, Les Nouveaux Mots du pouvoir (Aden, Bruxelles, 2007), dont l’objectif est de s’appuyer sur une critique du langage et une approche généalogique pour dévoiler la violence symbolique sous-jacente à des termes aussi connotés que "chiffres", "confiance", "modernité", etc.

Reste la question cruciale : quand assisterons-nous au définitif crépuscule des idoles capitalistes ? Ce n’est pas pour demain, semble nous dire Mathieu Larnaudie, la société capitaliste-spectaculaire étant doté de cet incroyable pouvoir de recycler le moindre événement pour le mettre en scène, y compris celui qui la met en cause : en témoigne la superproduction au héros négatif sur «le phénomène spectaculaire dont le mot "crise" était le nom de code"» (135)…

Discussion

► FT : Dès la page 20, tu tiens à te démarquer de "la technique du cut-up mise au point, en de tout autres temps, pour interroger et subvertir le langage du pouvoir et de l’information, révéler ses structures, y opérer des connexions inédites, par une poignée d’Américains outsiders et excités"… Pourrais-tu préciser ta position ?

► ML : J’ai glissé cette référence au cut-up (alors que finalement je crois que l’image aurait pu être assez éloquente en elle-même, sans expliciter ce clin d’œil) précisément comme une sorte de clé, ainsi que tu l’as très bien vu, et je t’en remercie. En fait il y avait à ça plusieurs motivations : la première est celle que tu pointes, bien sûr – une sorte de mise en regard de cette phrase, de cette syntaxe, avec d’autres stratégies d’écriture, avec lesquelles elle marque une divergence esthétique et en même temps dont elle s’irrigue, en quelque sorte, et par rapport auxquelles elle se situe. Pourquoi faire le choix d’une syntaxe qui met en continuité, plutôt que de couper ? On pourrait en discuter longuement. Mais sans vouloir du tout faire de diagnostic, il me semble que ces longues coulées dont tu parles perturbent, tranchent et contournent les langages dominants actuels (je dirais bien qu’elle les "emmerde" – tu vois ce que je veux dire !) bien plus qu’une parataxe, sans même parler de la poétique du slogan à laquelle j’ai pourtant parfois recours dans mes textes. Bien sûr, ce n’est pas un anathème que je prononce là, je n’y prétendrai surtout pas, plutôt une proposition. Ou un parti pris.

Je voulais ensuite convoquer le répertoire des écritures expérimentales pour induire que, à mes yeux, dans la tension entre une poétique et une politique, avec d’autres outils sans doute, ce geste restait toujours prégnant. Tu sais comme je tiens à la réactivation dans le champ contemporain de certaines utopies, y compris formelles – ce qu’on a appelé avant-garde en fait partie. Je ne vois pas la narration comme un retour réactionnaire évacuant les avant-gardes, évidemment. Au contraire. C’était déjà présent dans Strangulation, d’ailleurs, à travers la référence à Apollinaire entre autres. De toute façon, littérature expérimentale, c’est un pléonasme, tu ne crois pas ? (Pléonasme sans doute nécessaire, hélas, quand on voit ce qui se publie… Mais il n’est de littérature excitante que dans l’expérimentation – je dis là une énormité.)

Et puis, ça me faisait plaisir aussi de faire apparaître dans ces pages ces américains excités qui ont porté loin la capacité de contestation de la littérature. C’est un truc qu’on a tendance à oublier, dans nos âges cyniques. Moi ça ne m’intéresse pas de reproduire un ordre littéraire déjà donné. Autant essayer de faire rentrer dans l’espace du roman, par exemple, des choses qu’on n’y voit pas si souvent : des questions idéologiques, économiques, politiques, "philosophiques", plutôt que de ressasser du roman familial ou névrotique (même si dans ces champs-là également il y a matière à perturber les choses, d’ailleurs…). Enfin, tu me comprends.

► FT : Et pourrais-tu nous parler de ta façon de travailler à partir de la masse – impressionnante, j’imagine – de documents sur "la crise" ?

ML : Pour ce qui est du travail en lui-même, il ne t’a pas échappé que j’avais fait un gros boulot de documentation. Presque tout ce que je raconte, y compris les anecdotes, est vrai, en fait – ou bien basé sur des faits vrais que j’ai un peu tordus parce que ça m’amusait, ou pour créer des effets de distanciation que je trouvais nécessaires. De même, si j’ai enlevé, dès le début, les noms (en fait, ça m’est venu comme ça, il était évident pour moi qu’il ne fallait pas nommer les personnages), c’est aussi pour qu’ils ne recouvrent pas tout, les visages, les situations, les mots, les gestes… Tu dis Sarkozy et tout un imaginaire se lève. Ça aurait bouffé ce que je voulais montrer et composer, je crois…

Ce qui est drôle, c’est que presque chaque jour de nouvelles informations, de nouvelles données venaient modifier en temps réel les documents dont je disposais. J’ai commencé à écrire le livre à Berlin le 2 janvier (je l’ai fini en octobre, en gros un an après le déclenchement de la médiatisation de la crise). Il y a beaucoup d’éléments qui sont postérieurs à cette date : j’ai vraiment saisi tout ça sur le vif ; ça a fait partie des plaisirs et des aléas de l’écriture. J’étais dans une matière évolutive, mouvante. J’ai lu beaucoup de presse et de livres économiques (il ne fallait pas dire n’importe quoi !) C’est un peu caché dans le texte, mais tous les mouvements économiques dont je parle sont vérifiables. La plupart des éléments biographiques des personnages aussi. Je constituais des dossiers, je triais, j’élaguais ce dont je n’avais pas besoin… J’étais sans cesse sur le qui-vive.

A un moment, je risquais de crouler sous la documentation. Ça arrivait tout le temps, de partout. J’aurais pu en rajouter sans cesse, il m’a fallu choisir et limiter. Parfois, j’ai laissé tomber certains personnages qui auraient pu être assez réjouissants, ou donner de nouvelles pistes. Mais pour l’équilibre et l’impact (je l’espère) du livre il fallait cibler. D’où aussi l’idée de choisir un personnage anonyme, ce milliardaire boiteux qui vit en Suisse, qui m’a été inspiré par quelqu’un qui existe, que j’ai rencontré. C’est un peu la figure vertébrale du livre, je crois, autour duquel le reste du récit s’enroule.

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Fabrice Thumerel

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