[Chronique] La Zlangue de Raharimanana

[Chronique] La Zlangue de Raharimanana

mai 2, 2008
in Category: chroniques, UNE
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   La seconde partie de ma chronique sur Za de Raharimanana (lire la première) est l’occasion de revenir en détail sur ce qu’il convient d’appeler véritablement un événement littéraire de la Rentrée 2008.

"Mon rire à Za triomphe dans la boue et la levée des écœurements" (p. 185)

 "Les trois caractères de la littérature mineure sont la déterritorialisation de la langue, le branchement de l’individuel sur l’immédiat politique, l’agencement collectif d’énonciation"
(Deleuze et Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, 1975)

Une langue mineure

Dans une île de Madagascar frappée d’espurulence (p. 186) pour faire partie des 22 PMA (pays les moins avancés), dans une ancienne colonie française régie par un régime dictatorial, Za est le fruit du huitième péché capital : le délit de parole.

Cette parole léZardée qui fait de l’écrivain autre chose qu’un "senghorifique en fin de carrière" (258), cette Zlangue que l’on entendra et dont on étudiera les caractéristiques tout au long de cet article, nous confronte à nos représentations toutes faites du françafricain, nous renvoie à la face notre colonisation parodique du français d’Afrique (notre transcription de cet usage en "parler petit nègre" – en "parler BANANIA").

Le zézaiement de la langue s’inscrit dans le nom même du personnage éponyme, qui n’est autre que la déformation zutique affectant la première personne du singulier : Za a mal à son Je depuis qu’il a perdu la face, défiguré "par le canon du fusil kalaknikov" (91), se mettant dès lors à zozoter. L’altération de la langue traduit ainsi l’aliénation d’un individu comme de son peuple. De là une territorialisation expressive qui nous propose une topographie singulière comprenant "quatre horizons : un, le sud en famine ; deux, le sud en sida ; trois, le sud en ethnictuaze ; quatre, le sud en développoumon" (14). Mais également un parcours singulier du comique au critique.

Une langue zutique

Za est un roman déterritorialisé dans lequel Raharimanana pratique un exercice de minoration consistant à faire subir à la langue dominante une dé-figuration critique, à la sabrer d’une zébrure qui la rende absolument étrangère, à se l’approprier pour la transformer en idiolecte des opprimés-révoltés. Plus précisément, il s’agit d’une translittération paragrammatique et métaplasmique – à savoir, la transcription littérale d’une langue étrangère avec altération des mots par substitution, adjonction, suppression ou inversion de sons ou de lettres – qui s’intègre dans un processus de carnavalisation. De ce point de vue, un passage se révèle tout à fait explicite :

"Za parlait avant comme diksionnaire cyclopédique : bon phrasé, bonne poétique, vous applaudissez, vous vibrationnez. Za me courbait avant de repenser à mon cahier d’un retour à ma langue natale. […] Ma langue à Za est à reconstruire.
[…] viens-là que Za te baise, sinistres dans ta face tamponnée de dons internationaux, voici les diplomythes qui te racontent la solidarité de tous les peuples de leur terre, voici les brailleurs de fonds dollaroïdes qui te hisseront hors de ton profond trou de désencordé pour t’installer dans modern living and home sweet home" (17-18).

Dès la première phrase, paragrammes, aphérèse et barbarismes soulignent l’inefficacité des efforts et contorsions pour se conformer au bon usage de la langue "civilisatrice". Après l’allusion à cette figure centrale du combat pour la négritude qu’a été Aimé Césaire (1913-2008), la langue reconstruite se fait plus caustique : termes insultants, à-peu-près ("sinistres" et "brailleurs de fonds"), mot-valise ("diplomythes") et collage de termes empruntés à la langue par excellence de la domination capitaliste manifestent la révolte lucide de Za contre les discours mensongers et la manipulation du peuple.

Il arrive souvent que les paragrammes et métaplasmes se combinent avec calembours (ou à-peu-près) et mots-valises : "minitaires", "démoncratiques", "négrociations", "pays rices and basmatis" (p. 33)… Au reste, dans Za, l’inventivité verbale repose essentiellement sur le calembour (ou à-peu-près) et le mot-valise : "Immolards" (immoler + mollahs + mollards), "pourriticiens" et "serments d’Hippocrasie" (225), "leur shell control" (287), "mon seximum" (290)… L’un des nombreux mots-valises, "massacrades" – suivi, du reste, par cet autre : "impostueries" (275) -, est particulièrement révélateur de l’écriture carnavalesque : le monde de Za est fait de massacres comme de mascarades… Une scène illustre parfaitement le retournement carnavalesque, et notamment la transformation de l’horreur en rire – la transsubstantiation de l’horreur par le rire -, celle de la dénationalisation des morts "au nom du Père de la Nation, du fils de la République et de la Sainte Démocratie" (202), qui débouche sur une danse grotesquement macabre en guise de Conseil des ancêtres, avec exhumation des vestiges emblématiques de la colonisation : "Les femmes aux ceveux de paille sarclent, déterrent des ossements d’esclaves et de rebelles banditistes. Des fers et des anneaux, des saînes et des licols. […] Des sourires banania aux lèvres fendues. Des cadavres de coqs rouzes. […] Des bibles et des missels aux pazes calcinées. Casques. Mains coupées. Corps éventrés. Un drapeau en bleu blanc rouze" (210)…

Un roman critique

Il faut dire que ce roman zazayé et zigzaguant affiche sa parenté avec le récit excentrique du XVIIIe siècle. D’où la multiplication des clins d’œil malicieux et parodiques, qui visent aussi bien le Nouveau Testament que César ou Hugo : "voici ma soumission, manzez-la ; voici ma reddition, buvez-la […] Za développera durablement ma capacité de patience – Za fait partie dézà d’un peuple fataliste, ça aide" (33) ; "J’ai vu. J’ai vomi" (83) ; "Za suis par terre, c’est la faute à Voltaire ; le nez dans le carreau, c’est la faute à Foucault" (76)… D’où, dans les en-têtes des chapitres comme dans le texte même, la désinvolture d’un narrateur qui interpelle le lecteur et adopte une stratégie déceptive afin de rompre avec ses habitudes de lecture consommatrice : "Chapitre que je ne peux que vous déconseiller ô cher lecteur […]. Il ne s’y passe rien qui fasse avancer significativement cette histoire" (p. 45) ; "Où votre serviteur, lassé de tous ces épilogues avortés, ramasse les derniers feuillets et vous les livre en vrac" (247)..

Cet éclatement et cette polysémie, proprement modernes, s’accompagnent d’un mélange de registres assez peu commun : Za conjugue en effet allégorie et fantasmagorie ; carnalesque, humour et ironie ; lyrisme et satire. Ainsi, cet extrait qui entrelace pathétique, satire, humour, parodie et litanie burlesque : "Appelez-moi l’Inconsolable, le Veuf, le Ténébreux. Za comprend maintenant. Za vous emmerde. L’Anze me somme prières, Ave Maria, Pater Noster et Anzelus : Ô Saint Arkanze de la milice céleste, que soient en enfer mauvaiseries et satanesques esprits qui errent de par le monde pour la perte des âmes. Amin. Qui enflammé de zèle brûle les rebelles et les impudents. Amin. Qui exalté de gloire éreinte et décime les insolents. Amin" (25).
Autre caractéristique moderne, beaucoup plus récente celle-ci : Za est un roman qui, objectif-subjectif, oscille entre le "Il" et le "Je", comme on peut l’observer très ponctuellement : "Za développera durablement ma capacité de patience" (33), "Za était trop sûr de mon bonheur" (nos italiques, 91)…

Pour évoquer un univers entre réel et légendaire, pour narrer les tribulations en territoire anti-utopique de cet "arpenteur des mondes pourris et cogneur d’horizon" (287) qu’est Ratovo/Za, Raharimanana ne pouvait qu’emprunter une voie extravagante. Critique, donc, à l’égard du récit traditionnel, Za l’est encore et surtout à l’encontre des puissances d’oppression. C’est ainsi que le discours occidental est tourné en dérision, comme dans cette antiphrase qui a pour point d’orgue un à-peu-près détonnant : "Za n’a subi nulle colonisation, nulle oppression, vous m’avez fait don de lumières, de progrès et de syphilisations" (133). Beaucoup plus loin, le rejet de la propagande occidentale (lors de la guerre du Golfe) est plus direct : "Za voudra ne plus rien entendre de ces mots qui se dégorzent de l’épouvante – le sud, le sud, les scuds, axe du mal, le monde syphilisé et les terres de barbarie, djihad and mission, frontières ô guerres ethniques" (264). La principale cible est la France, l’ex-pays colonisateur : "J’ai horreur de la France. J’ai horreur de ce pays qui pendant des siècles nous a massacrés, réduits comme bêtes avant de miauler amitiés centenaires, valeurs universelles, droits de l’homme et femme émancipée du cul" (279). À cette diatribe de Dollaromane fait écho la litanie de l’Ange, aussi inquisitrice que rédemptrice : "pardonne à la France chrétienne et inquisitrice, pardonne à la France esclavagiste et du code noir, pardonne à la France colonialiste et du code de l’indigénat, pardonne à la France barbouzarde, républicaine et menteuse" (237-38). Quant à Za, il dévoile l’alibi religieux des impérialistes européens : "Les conquérants ont cette sale manie d’invoquer la gloire du saigneur pour assouvir leur goût de meurtre" (291) – on notera au passage le beau calembour ! -, sans oublier de stigmatiser ceux qui portaient "l’uniforme de la honte", "l’uniforme des conquêtes coloniales, des pacifications et des négrocides", les "auxiliaires de l’empire colonial qui fusillaient à la place du Blanc" (232-33)…

Mais surtout, on trouve dans Za une dénonciation acerbe de la situation post-coloniale : "L’ultime exploit du conquérant, faire de la victime le bourreau de ses propres enfants, affamer à l’extrême et poser le cannibalisme comme seule option de survie, cannibalisme ou encore guerre ethnique, ton voisin tu tueras, ton frère tu décrâneras, reviendra-t-il alors le conquérant, maître généreux, compréhensif et civilisateur, humaniste sauveur au droit d’ingérance inaltérable, poseur de démocratie préventive et force multinationale missionnée à l’universel" (262). Fausse indépendance, exploitation des "prédateurs impérialistes" (267), corruption des autorités indigènes, condamnation sans appel des apôtres de la non-violence – Mandela, "King Luther of Martin, Lama Dalaï de ces fumasses du mou" (289) -, tout y est passé en revue…

Ratovo/Za est bel et bien "l’être qui ne s’accommode de rien" (280), et, une fois n’est pas coutume, la formule de la quatrième de couverture s’avère parfaitement exacte : oui, on lit Za "avec une bien cruelle jubilation" – et za n’est pas si fréquent que zela…

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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6 comments

  1. denis hamel

    VENDREDI

    au réfectoire reste encore
    une basse continue le
    balancement mou
    œil désorbité de son axe

    où sont-ils allés ?
    quelle flèche quelle brèche
    quel sexe dans mon assiette
    flotte un livre vinaigré

    laissant par derrière
    par décret du mot du mage
    l’inatteignable étreinte
    caché sous ton bureau ta cage

    à moudre à coudre à foutre
    la sève vive substance pour
    dire comment on s’arrête
    à faire le point mort et sortir

  2. Fabrice Thumerel (author)

    ZA or not ZA, zat is the question !
    Suggestion : allez vite vous procurer « ZA », za vous fera du bien…

  3. denis hamel

    ah mon libraire vient de m’avertir qu’il a reçu « la ville est un trou ». je vais aller le chercher cet apres midi et bien sur, je ne manquerai pas de vous dire ce que j’en pense !

  4. Fabrice Thumerel (author)

    Excellente résolution ! (Il y aura bientôt dans la rubrique consacré au roman contemporain un article sur « La Ville est un trou »).
    Mais n’hésitez pas non plus à lire « Za » de Raharimanana = plaisir le lecture garanti également !

  5. denis hamel

    spéciale dédicace pour l’internaute :

    BABIOLES DE LA NON-PENSEE

    quelle horreur que de
    s’enfermer dans un bureau
    il faut écrire n’importe où
    surtout si c’est interdit

    quand je marche j’ai
    des bruits dans la tête
    pas de mot les mots
    il faut creuser les chercher

    à 15h30 précise je pars
    déféquer dans les sous-sols
    déféquer à défaut d’aimer
    c’est mieux que rien non

    pourquoi j’ai écrit ça ?
    parce que
    tout le monde
    ne se ressemble pas

  6. Fabrice Thumerel (author)

    On a eu notre gmc… maintenant on a notre DH…
    Saigneur, donnez-nous notre panem/poésie au quotidien !

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