[Chronique - Libr-regard rétrospectif] Benoit Caudoux, Sur quatorze façons d'aller dans le même café, par Jean-Nicolas Clamanges

[Chronique – Libr-regard rétrospectif] Benoit Caudoux, Sur quatorze façons d’aller dans le même café, par Jean-Nicolas Clamanges

février 15, 2012
in Category: chroniques, UNE
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Benoît Caudoux : Sur quatorze façons d’aller dans le même café, éditions Léo Scheer, 2010, 168 pages, 17 €, ISBN : 978-2-275610-223-8.

« Traverser un peu de ville et entrer au café », quoi de plus ordinaire pour le lambda citadin contemporain ? Idem souvent pour l’écrivain comme on sait bien. Pourtant ce roman n’est pas banal.

La première personne du singulier y sert de support, passablement détaché, à toute une série d’avatars très remarquables : l’homme en slip bulgare, le type du 10 ou du 10 bis rue Jemmapes, le gars au bonnet de laine assis devant un demi à côté du mec cramponné à sa pinte, Claude le vide, le Platon du vieux canapé, celui dont ont attend quelque chose, c’est l’évidence, mais quoi ? le Maître qui parle tout seul en trois points, l’homme des détails irréductibles, le Renonçant muet, le clapoteux au milieu de l’océan, l’être du pli dans la brique de l’appartement, le disciple d’Ibn al-Vassâli pour qui Lui-seul, le Tout-Petit, habite vraiment le monde, et Il nous habite, nous beaucoup mieux que nous-mêmes, Le rocker aux écouteurs qui aime indisposer en chantant qu’au Connemara, on sait tout le prix du silence, le zombie au sourire figé-mais-contagieux qui se débarrasse de son rictus au coin d’une vitre devant un café…

Ou bien des animaux : je vais au café en gnou en écureuil, en ours. J’y vais en alpaga. Ce ne sont pas les mêmes règles. J’y vais en petite fille et j’y vais en vieux juif, de différentes époques. Et ça n’a rien à voir. J’y vais en quartz parfois, ou j’y vais en fossile de trilobite russe. J’y représente des arbres. J’y défends leur droit à l’immobilité et au silence long, leur droit à la durée, à la solitude. Je suis leur avocat, leur frère ; je suis un des leurs. Je suis arbre qui marche lentement dans les villes, hésitant, traversant les fossés et les routes, confusément inquiet, me cachant dans la nuit ou fuyant brusquement, puis revenant sur mes pas, à chaque fois plus fragile vers la sourde rumeur des hommes et leurs lumières.

Se mettre à la place de l’autre, de tel autre en particulier et entrer au café dans cette peau mentale, et se taire, écouter ou parler à tel ou tel, comme Diderot (Moi) au Neveu de Rameau (Lui), comme Plume au chirurgien qui lui coupe le bras avec de bonnes mauvaises raisons, comme L’Homme du souterrain à qui ose l’entendre, comme le type du Terrier aux autres taupes, comme le Bavard de Des Forêts à la fille du bastringue  …

Maintenant ici, dans ce café où j’ai l’air si stupide, si en dehors de tout, où pas un son de ma bouche ne désigne un objet, je sens soudainement que je pourrais peut-être prendre la parole et en faire bon usage, pour une fois dans ma vie. (…) Je monte sur une caisse… 

La parole est infinie et le silence de l’écoute est son double sensible. Quelqu’un sort de ses murs de brique où l’infini est plié comme le temps, où la ville est tout entière lovée comme il y était avant de sortir. Et il marche dans la rue : cette marche seule est mon lieu, mon véritable point d’équilibre, mon repos. C’est chez moi. J’y habite.

Mais y a-t-il quelque chose de vraiment invérifiable, quoi que ce soit qui échappe à ce qu’on attend ? L’incognito dérange le café où il est impossible de n’avoir l’air de rien  ; on s’en arrange en discourant sur des nuts, des détails, des histoires de fooball belge, de demi pas encore bu parce que l’aube du monde s’y reflète, tant que l’autre buveur à côté ne demande pas pourquoi : je sens qu’il nous écrase, qu’il veut nous faire entrer en force dans quelque chose qui n’a pas notre forme, qui n’a pas notre taille, qui doit être lui-même (….) nous sommes prisonniers de ses représentations.

L’homme qui résiste devant son demi à ce-qu’on-attend, à ce-qui-convient (ce n’est pas mon demi…), c’est le type vague, le doux irréductible, l’insituable à-peu-près qu’on remarque en le croisant parce qu’il marche à léger contre-temps, l’homme des nuages du Spleen de Paris – et le fameux Promeneur solo d’il y a deux siècles et demi : je m’applique à ne pas traverser la ville habituelle, mais une autre étrangère, où je ne suis que touriste, barbare ou exilé.

Il va au café pour écouter la rumeur des voix humaines et recréer ses semblables  : je les prive d’époque. Je confisque les goûts et les identités. Je leur fais rencontrer l’ancien et le futur, leur montre l’éternel (…) Je les cosmonautise. On se doute bien qu’ici la fameuse relation d’objet en prend pour son grade : je voudrais bien les voir sans objet, cinq minutes. Sans débats, sans centres d’intérêt. Ah ! ça ferait moins de touristes ! Je sais, c’est difficile. Si ça ne tenait qu’à moi, ils n’auraient pas de monde. C’est que celui qui parle n’est au fond qu’une façon de parler, et l’autre de chez l’Autre en face aussi bien, malgré ses illusions (et celles du lecteur avec). Pourtant, une ligne mélodique insistante, tenue, diffuse dans ce récit des sortes de consonances en pointillé, des moments d’harmonie virtuelle, de possible rencontre malgré l’autisme général : nous ne composons rien, mais nous sommes composés  ; chaque brique de chaque mur contient mille voies d’accès à chaque minuscule fibre de l’immense tissu. Las ! l’auteur de ces lignes, nous dit-on, paya sa thèse de sa vie.

Cela vous prend un tour philosophique mais c’est comme chez Clément Rosset (ou chez Borges ou chez le Michaux de la Vie dans les plis) : ça vous rencontre là où vous êtes, en situation, où vous clapotez avec les autres vaguelettes : « tu ne vois pas où c’est ? en bas de la rue de Jemmappes ? » Il ne voit pas où elle est cette rue où commence l’histoire que l’autre accoudé au zinc veut lui raconter, il s’en fout, il préfère imaginer pendant que l’autre s’échine à énoncer l’insituable : il repense à Noé qui distribue des goodies publicitaires, c’est son boulot, dans les fêtes associatives et les dîners de têtes (« tu peux décemment pas leur filer des casquettes aux notaires, tu vois ? »), et qui invente des machines à faire pitié dans sa cave, pendant le week-end. Noé, mine de rien, c’est un bodhisattwa, il retarde des catastrophes dans les vacuoles du temps…

Quelqu’un sort de chez lui, avec une musique nomade dans la tête. Il traverse un peu de ville et pousse la porte du café.

Quelque chose parla en entrant dans le silence, quelque chose se tut,  quelque chose alla son chemin. (Cela écrit un jour par Paul Celan à Ingeborg Bachmann).

Benoit Caudoux est également l’auteur de Migration des gnous (Léo Scheer, 2004), Géographie (Léo Scheer, 2008), Le restaurant chinois (Éditions Brandes, 2007).

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rédaction

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1 comment

  1. Herwann

    Eh bien voilà une critique qui donne envie d’en savoir plus et d’aller à la decouverte de cet auteur que je ne connaissais pas

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