[Chronique] Obscurum per obscurius (à propos de Jean-Louis Baudry, Les Corps vulnérables), par Jean-Paul Gavard-Perret

[Chronique] Obscurum per obscurius (à propos de Jean-Louis Baudry, Les Corps vulnérables), par Jean-Paul Gavard-Perret

septembre 2, 2017
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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[Chronique] Obscurum per obscurius (à propos de Jean-Louis Baudry, Les Corps vulnérables), par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Louis Baudry (1930-2015), Les Corps vulnérables, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, août 2017, 1200 pages, 39 €, ISBN : 979-10-92444-50-6.

 

Ce livre – sous forme de journal « extime », écrit entre 1997 et 2010 - pris le jour où presque son sujet disparut : à savoir la femme aimée, l’âge de la vieillesse n’étant pas très loin. Ce fut une révélation (anticipée inconsciemment par des romans de l’auteur) qui n’alla pas sans tracas eu égard aux personnalités des deux protagonistes.  L’auteur n’en cache rien.  Raisons et déraisons s’enchaînent de manière parfois terrible et sardonique. Mais amoureuse, passionnée tout autant. Existent des haltes, des vides et des suites de dérives quand soudain tout s'éteignit de manière fractale au moment où tout aurait dû commencer.

 

La naissance du livre est donc marquée par ce jour de mort. Mais il se veut une sorte d'immortalité. Il s’agit moins de pleurer sur la gisante que livrer Marie comme « l'image » la plus importante dans la genèse de la création de l’auteur et elle permet de comprendre le fonctionnement de l'Imaginaire.  L'œuvre – même antérieure à l’arrivée de l’amante -  vient de là : d'une crise fondamentale - sans doute anéantissante - qui ne peut que transformer l'auteur en virtuose de l’amour. Il le consume jusqu’à sa propre mort cinq ans après l’écriture du livre et afin de pouvoir la rejoindre comme s'il restait rivé à celle qui lui a donné la lumière et lui a fait comprendre sa quête des œuvres d’art, de la musique, de la littérature, des voyages et de son œuvre.

 

Le journal brûle d'un amour sévère. La chute n'est plus - comme dans la tradition chrétienne - dans ce monde, mais bien hors du monde.  Baudry, privé de la présence de Marie, ne peut redresser les incertitudes qui lui tiennent lieu d'existence, il ne peut imaginer sans elle un monde, si ce n'est un monde par défaut. Il ne peut pas plus espérer une quelconque consolation, et demeure rivé à une solitude première et ne peut exister que tel qu’il se rêve dans les bras de la disparue.

 

Baudry reste prisonnier de cette dépendance, prostré - sinon lorsqu’il écrit ce livre fleuve de 1200 pages. A sa manière ce « dialogue » implicite  rappelle : "Tu crois à la vie future? - La mienne l'a toujours été" de Beckett. Cette mise en attente et en devenir impossible désormais reste le seul espoir forcément dévastateur où l'œuvre se perd mais avec lequel il faut à Baudry entretenir un rapport toujours plus initial, sous peine d'être rien.

 

Néanmoins Baudry ne s'auto-analyse pas, ne cherche pas les sources de sa défaite existentielle et de sa dépendance. Son œuvre se situe à l'envers d'un discours clinique et analytique.  En tout état de cause, même s'il existe une "maladie" à l’ouvrage dans le livre - et cela n'est-il pas un peu le cas pour toutes les créations? -, il ne s'agit pas d'analyser ses prétendus symptômes. On peut simplement affirmer que ce lien à Marie reste le principe même de la douleur, de la douleur "à l'œuvre" quand la nuit gagne sans espoir de la délivrance.

 

Véhiculant un manque d'être, un manque à être, l'écriture ne peut que dire cette absence et perte, ne peut que révéler ce creux, en retombant dans l'ordre primaire du sans fond indéterminé et des mouvements infinis et chaotiques du noir de l'être. C'est pourquoi Baudry reste un sujet divisé, un spectre dont,  et pour reprendre une formule de Maurice Blanchot, "l'instant de (la) mort est toujours en instance" au moment où rien ne manquait et où soudain tout n'est plus là. Par la perte  l'homme est attaqué et détruit afin qu'il ne surgisse avant son affaissement final et au mieux que sous deux postures : se sentir s'effriter comme du sable, se sentir ramper dans la boue là où la défaite est rejouée toujours.

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rédaction

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