[Chronique] Olivier Domerg, En lieu et place, par Christophe Stolowicki

[Chronique] Olivier Domerg, En lieu et place, par Christophe Stolowicki

décembre 4, 2018
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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[Chronique] Olivier Domerg, En lieu et place, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, En lieu et place, postface de Michael Foucat, L’Atelier contemporain, juin 2018, 142 pages, 20 €, ISBN : 979-10-92444-69-8. [Après Guillaume Basquin, c’est au tour de Christophe Stolowicki de rendre compte de ce livre fascinant].

La photographie de couverture (de Brigitte Palaggi), d’un fauteuil (de jardin public ? de café attenant ?) campé sur les pavés déserts de ce qu’on imagine une place, annonce la couleur (en sépia & sépia) – d’un surréalisme dans son cliché si entré dans les mœurs sinon désuet, qu’un parti pris des choses le bouscule négligemment, le chosifie, Dali revu par Magritte.

Olivier Domerg incarne à l’imperfection dans la poésie contemporaine le retour en grâce du décrit, du narré sur le motif, du gravé dans l’œil intérieur autant qu’externe, dans l’œil doté des vertus de l’oreille, dans l’œil vertigineusement éveillé. Il est un Ponge qui éponge la sécheresse de son devancier. Tant dans les circonvolutions carrées de New York que cérébrales de la Sainte-Victoire, il est un Van Gogh à Cézanne, un hyperréaliste fougueux, un voyant visionneur dans son viseur happant à tours de langue la nature tant citadine que cyclopéenne paysagée.

Est venue l’heure de théoriser un peu (si peu) le thésaurisé (en vingt-sept ans) à foison d’or ni car, de jaser, de jazzer en Argonaute d’une mer intérieure, urbaine ce coup-ci.

D’envergure titanesque un petit chose adresse aux choses sa « supplication muette », en la cause de la cause qui les a faites choses. En quinze mouvements et un final entrecoupés d’oratorios, « la liesse est cuite », la messe amissa est au nord d’une boussole hors sol. À Charleville-Mézières ou à Nevers, any never hors de ce monde. Comme carrefour aboli exponentiel la place met en place « En premier lieu, le lieu. / En second lieu, le lieu » – comme tout immobilier qui se respecte et la Ville et fort peu ses clients vante en premier le site, en second le site et en son tout la situation, la si tue action.

(Nevers fausse piste, autre fief du duc Gonzague qui a fondé Charleville en 1606.)

Où théorisation est fête de l’esprit, appelant prose sur prose, et quelques départs de poème ou chutes en parachute ouvert à bout touchant. Où théories procèdent et processionnent à grands écarts de ce qui a désormais remplacé la philosophie. La verve lettrée de Domerg si contagieuse que d’yeuses dépeuplée la Ville à ses lecteurs anime une langue détourée à sa main d’un siècle à pognes.

Il en est de plus célèbres, munificentes ou condamnées. Celle de l’étoile sur une poitrine juive. Pourquoi s’étendre sur le hasard (résidence d’écriture) qui a conduit Domerg à élire cette place Ducale en Ardennes, en pente de sa prison à son palais fictif, lyre de ses élytres à soulever la chitineuse carapace – cela seul qui importe emporte sa vision sur tapis volant en son fébrile lieu.

De cette place dans son placet en quête « moins des virtualités géométriques que de celles, plus impures et disharmoniques, de la métrique “moderne” ». Développant en coda d’une démonstration visuelle et sonore lourdement, répétitivement rimée, en performance du contraste maximal obtenu entre l’abstrait d’équation et le dispositif verbal – d’abyme en abyme une poétique de la plus intense poésie.

Fort de la liberté de désécrire comme on déconstruit (« la place, qui enjambe un bras du fleuve […] la phrase n’a que faire des lois de l’anatomie, elle se soucie, en revanche, beaucoup plus de la syntaxe de la Meuse »), désécrire superlatif de décrire qui convulse le frelaté de relater et met dans sa poche Michel Leiris ; didactique si ses dactyles ne lissaient l’aire – « au ras du pavé, là où d’autres n’ont cessé de le battre » – ; déhanchant de proses le décalé conclusif en faconde que fécondent ses réticences aux tapageurs musiques et flonflons, et du carrousel « les échos fanés de […] bande-son » ; dans l’opulence en fer de lance d’une Histoire qui tourne court, « pissant de l’intempestif à jet intermittent ou dru », Domerg retourne en chausse de non-lieu toute épithète de poésie.

Maître d’un art nouveau qui à la pointe sèche grave dans l’aigu, humain, trop humain, le paysage minéral et peint à la détrempe de siècles – quatre – le chaos urbain, noyant dans l’eau du bain d’algues d’impacts le pacte social dont s’allège la poésie.

En « instance de l’intense », en « fugue traversière » d’une « clairière de ville », en symphonie de justes outrances au gré d’une respiration – célébrant jusqu’à la cohue automobile (« complexité du bruit […] ralentissements, freinages, brusques arrêts et relances […] / Et aussi ceux couplés […] de ce qui chuinte et crépite […] lorsque les pneumatiques collent à la pierre ; aux ressauts et reliefs nombreux des pavés. / Être devant la place comme devant une p(l)age musicale ») : à force de pianoter, trompeter sur la vue et l’ouïe, illusionniste évacuant la puanteur.

Chantre d’une ville haute surplombant de ses quelques siècles tout « l’anarchitectural contemporain », de son blues il invite à « jouir de l’aire du Temps », à « tutoy[er] la liberté rendue, la liberté montée à crue, la liberté qui rue. »

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rédaction

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