[Chronique] Olivier Domerg, Treize jours à New York, voyage compris, par Guillaume Basquin

[Chronique] Olivier Domerg, Treize jours à New York, voyage compris, par Guillaume Basquin

avril 5, 2018
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
0 1463 18
[Chronique] Olivier Domerg, Treize jours à New York, voyage compris, par Guillaume Basquin

Olivier Domerg, Treize jours à New York, voyage compris, avec treize photographies de Brigitte Palaggi, Le Bleu du ciel, Libourne, 2003 ; rééd. hiver 2017-2018, 164 pages, 15 €, ISBN : 978-2-915232-04-0.

Ce livre, qui est une réédition (première édition en 2003), est présentée comme un « événement éditorial » par son éditeur ; voyons ça.

Ayant écouté une émission de radio avec l’auteur sur France Culture à l’occasion de la sortie aux éditions de l’Arpenteur de Portrait de Manse en Sainte-Victoire molle, en juin 2011 (Ça rime à quoi, avec Sophie Nauleau), j’ai tout de suite senti (si j’avais lu ce livre, j’aurais écrit « retrouvé ») l’arpenteur chez Olivier Domerg. Arpenteur de la Montagne Sainte-Victoire ici, arpenteur des rues de New York là-bas. « Arpenteur » : Agent dont la tâche est de mesurer et d’arpenter les terres, de faire des relevés de terrain au moyen de certains instruments de mesure et d’optique, dit le dictionnaire. Dès les premières pages, l’auteur arpente l’aéroport de départ de son voyage vers New York, Marseille Marignane (c’est ainsi que l’on doit comprendre son sous-titre, « voyage compris »). Son instrument n’est pas optique (nulle caméra ici) ; mais c’est tout comme : sa plume en a la précision sans pathos, quasi documentaire : tout est décrit avec une précision extrême, au plus près du corps de l’écrivant (« Quelques détails travaillés très près du corps », nous dit l’un des sous-titres (extrêmement importants dans ce recueil, qui n’est « pas un journal de voyage », mais un relevé d’apprenti)). Ainsi, durant le survol du Groenland, durant la 2e étape du voyage, de Munich à New York : « l’aérodynamique n’est plus ce joli néologisme mais le point de résistance (point d’échauffement, point critique), de frappe, de brûlure (coefficient de pénétration dans le réel) […] plus tard, au-dessus du groenland, sensation de glace sur les ailes… » Tout est enregistré avec l’indifférence objective d’une caméra : « je reviens sur les moments qui suivent le décollage […] / très vite […], la baie de marseille et les îles du frioul (cailloux posés à plat, sur les eaux étales), plates, sans relief, l’estaque, la joliette, l’étagement de la ville […]. puis, dans un éclair, la barre rocheuse de la sainte-victoire rutilante au soleil. » Petites touches posées à plat. Comme LE peintre de ladite montagne, Cézanne. Peinture en aplats. Sans profondeur. Petits coups de plume-couteau pour forer le réel. Termes techniques, très précis, sans fioritures. On est loin, loin des « descriptions mièvres ou kitsch » que la littérature a produites à foison quant aux voyages aériens (si grandiloquentes, souvent) ; ainsi, « atterrir, c’est passer séance tenante du mythe à la réalité ». Et la réalité première du sol américain, c’est l’argent, la « monnaie locale » : « mise en garde sur les taxes (à ajouter mentalement pour connaître le prix exact) […] commencer par là, l’élément le plus prosaïque. en faire quelque chose : une phrase. » (Cette phrase.) « premier dépaysement : la monnaie. payons pour voir. » (Le livre coûte 15 euros, c’est « rien ».)

Les premières impressions de l’écrivain à New York sont les bonnes : la ville est une grille ; Domerg rejoint ainsi, sans le savoir (mais peut-être le sait-il ?), les théories du plus fameux théoricien de l’urbanisme de la Big Apple, Rem Koolhas : « Manhattan is a Grid […] and it turns into a dry archipelago of blocks » (Delirious New York, The Monacelli Press, 1978). Mais il y a plus : Koolhas écrivait de son livre qu’il était un « simulacre de la Grille de Manhattan » : « a collection of blocks whose proximity and juxtaposition reinfore their separate meanings ». Ainsi, le livre de Domerg : chaque « action (ou poème) » renforce l’architecture de la ville en archipels : « blocs des blocs des blocs brique des blocs de brique / chaque pâté d’immeuble s délimité par une rue chaque rue coupée par une avenue perpendiculaire à elle chaque avenue elle-même parallèle […] à d’autres avenues coupant elles aussi d’autres rues (parfois les mêmes) des rues elles-mêmes constituées d’une succession de pâtés d’immeubles lesquels (on l’aura compris) sont formés de blocs de briques rouges etc. » ; quand ce n’est pas la forme même du livre qui devient une métaphore de la grille new-yorkaise : ainsi, pages 28 à 31, le texte s’insérant dans des carrés ou damiers ; ou bien, pages 69 et 70, le texte devenant vertical tel un gratte-ciel, et zébré de « Z » rappelant les escaliers de secours des iron buildings de SoHo.

Treize jours à New York devient une tentative d’épuisement documentaire d’un lieu ; cela semble impossible de « rendre » la ville (« Faudrait être en mesure de restituer la multitude des lieux rues altitudes architectures ; la bigarrure des populations ; l’étendue saturée, le gigantisme de la ville »), ou alors « sur un mode mineur », par une succession de petites touches plates alla Cézanne, travaillées (« très près du corps ») comme un synopsis de film, en séquences (« séquence A – Le montreur de serpent » ; « séquence F – Le dormeur de la promenade ») ; et pourtant, Domerg, faisant œuvre anthropologique, comme autrefois Raymond Depardon dans Correspondance new-yorkaise (éd. de l’Étoile, avec un texte d’Alain Bergala), y arrive malgré tout : il nous fait très bien sentir que « le pouvoir (la puissance) s’[y] mesure à l’aune de l’altitude atteinte et de la montagne de dollars engloutis » ; il a vu que la « devise en vigueur » dans la ville est le calcul : « on calcule tout, car tout peut être calculé […] tenez, même pour circuler, on comptera en “rues” et en “avenues” ! » La différence entre le livre de Depardon et celui de Domerg, c’est que dans le livre de Depardon, il y avait un équilibre entre les images et le texte, l’un complétant l’autre, dialoguant ; là, chez Domerg, le texte a tout phagocyté, puisqu’il est déjà comme un film (documentaire), avec ses poses dans des squares, loin du bruit et de la pulsation de la ville, sa « traque du ciel entre les tours » ; et c’est alors que les photographies de Brigitte Palaggi semblent impuissantes à rajouter au texte, devenant de simples faire-valoir (au nombre de treize, comme le titre, c’est à noter). Le topographe fau(x)tographe, avec sa suite de prises et re-prises (comme dans son sous-chapitre « (ré)action (ou remake) n°7 ») comme autant de relevés topographiques, a éclipsé la photographe (de toute façon, « la répétition de l’image [de New York en particulier] annihile sa teneur ») ; sa méthode « PerecPonge » (« s’exercer à / noter le “déroulé banal” / de ce qui arrive et de ce qui est ») a rendu l’image superfétatoire : les « formes sensations matières » sont écrites : « pavés de lignes, morceaux de prose ramassée, phrasées en tas, vers disséminés ou coulés dans la masse, lambeaux de fresque ; du fragmenté palpable […], inachevé, et sans doute, inachevable. » Comme ce texte, qu’il me faut pourtant décider de couper ici.

, , , , , ,
rédaction

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *