[Chronique] Patrick Beurard-Valdoye, Fléau et Théâtre social

[Chronique] Patrick Beurard-Valdoye, Fléau et Théâtre social

mai 6, 2020
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[Chronique] Patrick Beurard-Valdoye, Fléau et Théâtre social

Il ne s’agit pas ici de mettre un signe égal entre le coronavirus et la peste, comme l’ont fait certains commentateurs. Il y a la différence considérable, que les phénomènes de peste au Moyen-âge, et certainement dans une large mesure en 1720, inexpliqués, dépassant l’entendement, relevaient de la « punition divine » Avec l’impuissance et la résignation – le fatum – qui s’en suivent, et la recherche d’un bouc émissaire.

Tel n’est pas le cas du virus atroce qui s’abat sur le monde, parce qu’identifié, classé, nommé, voire, semble-t-il, sous certaines conditions, repoussé par traitement médical. Certains pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou l’Irlande – si l’on considère le nombre de morts, certes important – semblent être en mesure de contenir la démesure.

Contrairement aux pestes historiques dévastant tout, il apparaît de plus de plus clairement que le COVID 19 sévit massivement dans les pays où l’ensemble du système de santé est défaillant, ou très défaillant, parmi lesquels certains pays occidentaux. Ce propos est celui de Giovanni Maio, professeur d’éthique médicale et d’histoire de la médecine à l’Université de Freiburg (Arte Journal, 3 avril) :

Les politiques de santé qui ont été menées depuis vingt ans en Occident, sont responsables de la situation actuelle. Et nous en subissons les conséquences aujourd’hui. Nous avons laissé l’économie décider de tout dans notre système de santé. C’est comme ça que l’on en est arrivé à réduire des postes et fermer des lits. On a organisé de façon délibérée la pénurie du personnel. Ce virus est arrivé à un moment où les systèmes de santé des pays occidentaux étaient déjà malades.

L’analogie avec la peste paraît toutefois pertinente, quant au même flegme des autorités responsables de cités, de royaumes, de nations ou d’états de pays fédéraux, à anticiper, à prendre des décisions impératives, et les bonnes.

L’ouvrage d’Antonin Artaud nous renseigne magistralement sur une méthode d’élaboration d’un art inédit et inouï (Le Théâtre de la cruauté) à partir de l’expérience mnésique de la peste et ses symptômes. Les descriptions historiques et médicales sont ligaturées à un phénomène psychique collectif, qui relève également de la culture, et induit des options de culture dans nos sociétés.

En puisant dans l’énergie quasi illimitée de cette catastrophe, prélevée dans sa dimension fabuleuse – par transmutation, pour reprendre son terme – Artaud conçoit un art émancipateur. Il refoule une « culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie ». C’est un manifeste de la culture qui en découle, comme la préface du Théâtre et son double l’affirme d’emblée : « on peut commencer à tirer une idée de la culture, une idée qui est d’abord une protestation. Protestation contre le rétrécissement insensé que l’on impose à l’idée de culture en la réduisant à une sorte d’inconcevable Panthéon ; ce qui donne une idolâtrie de la culture, comme des religions idolâtres mettent leurs dieux dans leur Panthéon ».

Rien d’étonnant à ce que ce chapitre débute par l’évocation d’un bateau, le Grand-Saint-Antoine. Le vaisseau est par excellence le véhicule des rêves et des mythes. La vie et l’histoire d’Antoine (son véritable prénom à l’état-civil) sont profondément ancrées dans celle des navires, et il est essentiel pour lui de fonder sa parole sur une expérience d’être traversé par plusieurs cultures (moyen-orientale, grecque et française pour commencer) dont il est le réceptacle. Fils d’armateur, le petit Antonin dessine des bateaux avant d’écrire des poèmes. Et c’est sur le paquebot de la French Line qui le conduit au Mexique, via La Habana, que le titre du livre lui vient enfin. À bord, il expédie à Jean Paulhan ce message :

ce sera LE THÉATRE ET SON DOUBLE

car le théâtre double la vie

la vie double le vrai théâtre

Ou encore le malheureux renvoi d’Irlande en septembre 1937 sur le paquebot Washington, suite à quoi il est débarqué au Havre, pour être sitôt interné en hôpital psychiatrique durant 9 ans.

Le récit débute par l’évocation d’un rêve qui fait office d’augure. Peu avant, dans sa préface, Antonin Artaud met justement en relation les notions de culture et de rêve : « Si notre vie manque de soufre, c’est-à-dire d’une constante magie, c’est qu’il nous plaît de regarder nos actes et de nous perdre en considérations sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d’être poussés par eux ».

Voici comment le vice-roi de Sardaigne (qui était baron, en fait), poussé par un rêve, passe à l’acte !

Sous l’action du fléau, les cadres de la société se liquéfient. L’ordre tombe. Il assiste à toutes les déroutes de la morale, à toutes les débâcles de la psychologie, il entend en lui le murmure de ses humeurs, déchirées, en pleine défaite, et qui, dans une vertigineuse déperdition de matière, deviennent lourdes et se métamorphosent peu à peu en charbon. Est-il donc trop tard pour conjurer le fléau ? Même détruit, même annihilé et pulvérisé organiquement, et brûlé dans les moelles, il sait qu’on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation du possible, jusqu’à une sorte de transmutation du mensonge dont on refait de la vérité.

Il se réveille. Tous ces bruits de peste qui courent et ces miasmes d’un virus venu d’Orient, il saura se montrer capable de les éloigner.

Un navire absent de Beyrouth depuis un mois, le Grand-Saint-Antoine, demande la passe et propose de débarquer. C’est alors qu’il donne l’ordre fou, l’ordre jugé délirant, absurde, imbécile et despotique par le peuple et par tout son entourage. Dare-dare, il dépêche vers le navire qu’il présume contaminé la barque du pilote et quelques hommes, avec l’ordre pour le Grand-Saint-Antoine d’avoir à virer de bord tout de suite, et de faire force de voiles hors de la ville, sous peine d’être coulé à coups de canon. La guerre contre la peste. L’autocrate n’y allait pas par quatre chemins.

Il faut en passant remarquer la force particulière de l’influence que ce rêve exerça sur lui, puisqu’elle lui permit, malgré les sarcasmes de la foule et le scepticisme de son entourage, de persévérer dans la férocité de ses ordres, passant pour cela non seulement sur le droit des gens, mais sur le plus simple respect de la vie humaine, et sur toutes sortes de conventions nationales ou internationales, qui, devant la mort, ne sont plus de saison.

Quoi qu’il en soit, le navire continua sa route, aborda à Livourne, et pénétra dans la rade de Marseille, où on lui permit de débarquer.

Ce que devint sa cargaison de pesteux, les services de la voirie de Marseille n’en ont pas conservé le souvenir. On sait à peu près ce que devinrent les matelots de son équipage, qui ne moururent pas tous de la peste et se répandirent en diverses contrées.

Grand-Saint-Antoine n’apporta pas la peste à Marseille. Elle était là. Et dans une période de particulière recrudescence. Mais on était parvenu à en localiser les foyers.

La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine, et c’est de ses approches et de sa diffusion dans la ville que date le côté particulièrement atroce et le flamboiement généralisé de l’épidémie.

Et ceci inspire quelques pensées.

Cette peste, qui semble réactiver un virus, était capable toute seule d’exercer des ravages sensiblement égaux ; puisque de tout l’équipage, le capitaine fut le seul à ne pas attraper la peste, et d’autre part, il ne semble pas que les pestiférés nouveaux venus aient jamais été en contact direct avec les autres, parqués dans des quartiers fermés. Le Grand-Saint-Antoine qui passe à une portée de voix de Cagliari, en Sardaigne, n’y dépose point la peste, mais le vice-roi en recueille en rêve certaines émanations ; car on ne peut nier qu’entre la peste et lui ne se soit établie une communication pondérable, quoique subtile, et il est trop facile d’accuser dans la communication d’une malade pareille, la contagion par simple contact.

Mais ces relations entre Saint-Rémys et la peste, assez forte pour se libérer en images dans son rêve, ne sont tout de même pas assez fortes pour faire apparaître en lui la maladie.

Quoi qu’il en soit, la ville de Cagliari, apprenant quelque temps après que le navire chassé de ses côtes par la volonté despotique du prince miraculeusement éclairé, était à l’origine de la grande épidémie de Marseille, recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver.

 

La peste de 1720 à Marseille nous a valu les seules descriptions dites cliniques que nous possédions du fléau.

Mais on peut se demander si la peste décrite par les médecins de Marseille était bien la même que celle de 1347, à Florence, d’où est sorti le Décaméron. L’histoire, les livres sacrés, dont la Bible, certains vieux traités médicaux, décrivent de l’extérieur toutes sortes de pestes dont ils semblent avoir retenu beaucoup moins les traits morbides que l’impression démoralisante et fabuleuse qu’elles laissèrent dans les esprits. […]

La peste de 1502 en Provence, qui fournit à Nostradamus l’occasion d’exercer pour la première fois ses facultés de guérisseur, coïncida aussi dans l’ordre politique avec les bouleversements les plus profonds, chutes ou morts de rois, disparition et destruction de provinces, séismes, phénomènes magnétiques de toutes sortes, exodes de Juifs, qui précèdent ou suivent dans l’ordre politique ou cosmiques, des cataclysmes et des ravages dont ceux qui les provoquent sont trop stupides pour prévoir, et ne sont pas assez pervers pour désirer réellement les effets.

Quels que soient les errements des historiens ou de la médecine sur la peste, je crois qu’on peut se mettre d’accord sur l’idée d’une maladie qui serait une sorte  d’entité psychique et ne serait pas apportée par un virus. Si l’on voulait analyser de près tous les faits de contagion pesteuse que l’histoire ou les Mémoires nous présentent, on aurait du mal à isoler un seul fait véritablement avéré de contagion par contact, et l’exemple cité par Boccace de pourceaux qui seraient morts pour avoir flairé des draps dans lesquels auraient été enveloppés des pestiférés, ne vaut guère que pour démontrer une sorte d’affinité mystérieuse entre la viande de pourceau et la nature de la peste, ce qu’il faudrait encore analyser de fort près.

 

La méthode d’Artaud
(L’extrait se termine par : « ce qu’il faudrait encore analyser de fort près »)

En quoi Artaud procède-t-il de l’analyse ? C’est un terme rencontré rarement sous sa plume. D’autant que l’analyse pré-supposerait une approche scientifique. Mais Artaud, poète, est fin rhétoricien !

Remarquons notamment cette phrase à propos de la ville de Cagliari « qui recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver ».

Les archives en question existent, comme la consignation de l’événement. Mais, par exemple, le « vice-roi » est plutôt un baron de St. Rémy  (de 1720 à 1724, Filippo-Guglielmo Pallavicini, de la Maison de Savoie), et non Saint-Rémys.

La méthode d’Artaud n’est pourtant pas celle d’un créateur de fiction ayant allure de vérité historique. À plus forte raison celle d’un faussaire, comme lorsque Céline  s’annonce en chroniqueur dans D’un château l’autre, qui – par exemple – décrit le cortège des fascistes français sous les bombes d’avions anglo-américains, alors qu’il n’y eut aucun bombardement à Sigmaringen, comme me l’ont confirmé des anciens témoins de Sigmaringen (cf. « L’Ange du narré » dans ma Fugue inachevée, Éditions Leo Scheer / Al Dante).

Nous avons des indications de la méthode Artaud, non pour Le Théâtre et son double, mais pour un ouvrage antérieur – remarquable – Héliogabale ou l’anarchiste couronné (Denoël & Steele, 1934), de principe historiographique assez semblable.

À parution de l’ouvrage, Jean Paulhan demande dans une lettre (1.6.34) à Antonin Artaud, si ce qui est écrit dans Héliogabale ou l’anarchiste couronné est vrai ?

Voici la réponse d’Antonin Artaud :

Cher ami,

Je m’aperçois avec ennui que vous me comprenez de moins en moins, et de mon côté je ne comprends plus vos réactions. La Vérité suprême je ne cherche que cela, mais quand on me parle de ce qui est vrai je me demande toujours de quel vrai on me parle, et jusqu’à quel point la notion qu’on peut avoir d’un vrai limité et objectif ne cache pas l’autre qui obstinément échappe à tout cerne, à toute limite, à toue localisation, et échappe pour finir à ce que l’on appelle le Réel.

Voilà ce que je peux vous dire – bien que votre lettre m’ait irrité et que je me sois dit : que ce soit vrai ou non qu’est-ce que ça peut bien lui faire si c’est beau et si l’on trouve dans ce livre la notion d’un vrai et du Réel Supérieur – les dates sont vraies, tous les événements historiques dont le point de départ est vrai sont interprétés, beaucoup de détails sont inventés ; les Vérités Esotériques j’ai voulu qu’elles soient vraies dans l’Esprit ; elles sont souvent et volontairement FAUSSÉES dans la forme : mais la forme n’est rien.

Une méthode qui, participant d’un projet d’artiste (on n’est pas obligé de le suivre quand il écrit que la forme n’est rien !), n’hésite pas à reconsidérer le sens d’un mot, et à contester son apparente évidence : si tant est d’ailleurs que le mot de virus soit autre chose qu’une simple facilité verbale. Une méthode qui, le cas échéant, pourrait conduire à des intuitions qui s’avèrent par la suite exactes. En effet, lorsqu’Artaud énonce que « La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine », l’on peut se demander d’où Antonin Artaud détenait cette information. Il parle de « traités médicaux récents ». Je n’ai pas assez investigué sur ce point. Je mets cependant en relation cette assertion, avec le paragraphe tiré de Wikipedia :

En 2016, les résultats d’une étude de l’Institut Max-Planck révèlent que cette épidémie de peste était une résurgence de la grande peste noire ayant dévasté l’Europe au xive siècle et non une forme moderne. Le bacille yersinia pestis venu par le Grand Saint Antoine et à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence, ne venait pas d’Asie, comme on le croyait jusqu’alors, mais descendait directement du responsable de la première pandémie ayant ravagé l’Europe au xive siècle. Il est donc resté latent pendant quatre siècles avant de redevenir actif.

Autrement dit, Antonin Artaud combinerait ce que j’appellerai – pour le plaisir paradoxal – la rigueur artistique, et l’intuition scientifique.

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rédaction

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