[Chronique] Philippe Beck, Chants populaires

[Chronique] Philippe Beck, Chants populaires

février 27, 2007
in Category: chroniques, UNE
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La récente « monographie dialoguée », L’Impersonnage. Rencontre avec Gérard Tessier (Argol, 2006), qui vient s’ajouter à de nombreux écrits et dossiers de revues sur une oeuvre comptant désormais quinze volumes, atteste la reconnaissance spécifique dont bénéficie déjà, à quarante-quatre ans, celui qui incarne « la tenue de la langue » (Jean-Luc Nancy) et en qui sitaudis.com voit « un poète majeur de ce temps, l’un des plus copiés par la jeune génération ». La parution de son dernier recueil, qui s’inscrit dans la lignée des Poésies didactiques (Théâtre typographique, 2001), est l’occasion de nous interroger sur son rapport à la modernité.

Chants à penser

Comme le souligne Christophe Marchand-Kiss dans sa préface à la récriture de Garde-manche hypocrite (Fourbis, 1996), « l’oeuvre de Philippe Beck est, tout entière, traduction » : chez lui, « l’acte de lecture est fondement, car, en se traduisant dans les actes de l’écriture, il participe, à la périphérie, au mouvement central de la construction de l’oeuvre » (Textuel, 2004, 12-13). Ainsi les Chants populaires, animés par un « désir de musique » (12), constituent-ils la récriture pour « enfant et peuple » (213) de contes traditionnels dont les titres originaux sont radicalement différents de ceux choisis pour les 72 poèmes à la fin desquels ils sont mentionnés. Et ces contes, « relectures du regret » (rélégies, 216), sont eux-mêmes, pour bon nombre d’entre eux, des récritures, et non des retranscriptions de traditions orales : en moderne, Philippe Beck met en évidence le caractère artificiel de toute écriture, fût-elle qualifiée de « populaire ».
Le récrivain (1) retravaille donc « la matière chantée ancienne » en visant l’intemporel : « Un présent générique détermine la capacité négative de contes qui ne sont pas des fables (ces « énigmes toujours accompagnées de leurs solutions », selon Hegel) » (p. 9). Et comme ce ne sont pas des fables, il convient de dé-moraliser ces contes dont l’objectif est de détourner ou de critiquer « la matière passée, bronzée, / débrimée, / car beaucoup est à dire / sur la façon de tout dire / de certains anciens, / ou d’anciens modernes » (Poésies didactiques, 24 et 38). D’où le recours occasionnel à la rhétorique du commentaire : « L’utilité de la guerre est le thème » (Chants populaires, 103). S’agissant de la transposition du « Petit Chaperon rouge », intitulée « Forêt », sont au rendez-vous critique sociale et renouvellement lexical : « Family commande / la prose morale » (42). Ils s’accompagnent d’une réinterprétation psychanalytique teintée d’humour : « la scène chaude » survenue, le « remplaçant familial / (…) mange la fille du feu » (43).
Aussi l’entreprise de Beck correspond-elle à l’attente de Schiller, dont la phrase-clé est reproduite sur la quatrième de couverture des Poésies didactiques : « On attend encore un poème didactique où la pensée elle-même serait et demeurerait poétique ». D’autant qu’à la page 115, le poète et professeur de philosophie définit la philosophie comme « l’art d’être dans la poésie », ce qui suppose, d’une part un « moi de pierre » (147), et, d’autre part, « de fonder les efforts / plutôt que de cogner Tête / aux murs capitonnés / de l’ « immédiate actualité »  » (115). Ce que résume cette formule d’ Inciseiv : « J’appelle philosophie / l’art d’être dans la poésie / et d’avoir en poésie / beaucoup d’impersonnalité » (MeMo, 2000, 54). Les Chants populaires se situent dans cette perspective : chants à penser et récitatifs secs (Le Fermé de l’époque, Al Dante, 2000, 32), ce sont des chants objectifs qui opposent la poésie de pierre (antilyrique) à l’humidité lyrique propre à la « rhumanité ».

Moderne ou néo-classique ?

Dans Salut les modernes (POL, 2000), Christian Prigent apprécie le « défilé baroque » des premiers textes et leur rythme : « Le poème s’extrait de la densité du monde. Il se constitue au fil de ces déplacements secs de l’énonciation, incrustant des citations, laissant s’effondrer les images, dispersant les affects, alternant imprévisiblement vers courts et versets amples, faisant strophe de la catrastophe douce des figures destituées dès que constituables. L’onde d’écriture note et interdit simultanément la liaison naturelle des segments de récits, des éclats de représentations, des lambeaux de savoir, des points d’émotion » (64-65).
Dans ces Chants populaires, le poète apparaît certes encore comme un décompositeur qui incisive au scalpel ces discours constitués que sont les contes et les vide de leur matière lyrique. Seulement, à quoi avons-nous affaire ici, si ce n’est à une écriture métaphorique-allégorique qui tente de concilier « poésie d’art ancienne » et « rosée moderne » (9) ? Dans cet extrait, par exemple, à la corpographie se substitue une allégorie de la création poétique, avec poésie-des-éléments et rejet-à-effet-de-surprise :
« Au ventre de Conteur,
il y a la forge,
qui suggère parfois
la colère précise.
L’eau aide la forge.
Coeur la chauffe.
Il est le centre de forge.
Le centre de marteau.
Ébullition fait une vapeur
de vie
que des poumons
ou soufflets
envoient à Gorge,
qui monte au métier de la bouche.
Phonerie est la suite » (13).

Et si le didactisme de Philippe Beck recélait un néo-classicisme ?

(1) Philippe Beck, Déductions, Al Dante, 2005, p. 45.

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Fabrice Thumerel

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