[Libr-relecture] Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, par Christophe Stolowicki

[Libr-relecture] Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, par Christophe Stolowicki

juillet 29, 2018
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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[Libr-relecture] Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, par Christophe Stolowicki

Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, Le Bleu du ciel, 2015, 128 pages, 15 €, ISBN : 978-2-915232-96-7. On pourra lire la chronique de Tristan Hordé lors de la parution de ce superbe recueil.

Écrit aux deux temps de l’image et de son commentaire en écho décalé, déboîté, non sa légende, loin s’en faut, seule la vision, la visualisation apposant son emblème ; au deux registres du ça et du pas ça, le sursoi qui sursoit, de fulgurance en lambeau halluciné, de mystère en énigme, à leur élucidation ; du sas imagé et de sa fermeture exfiltrant des îlots de phrases en phase avec l’innommé ; aux deux modes d’apnée de la vision en romaines et de ce qu’en regard ou en ballon crevé « LA VOIX DIT » en italiques ; en séquences de films au doublage longtemps déficient, défaillant, rétabli sur la fin ; de poème en poème d’articulation franche, vers de prose longs dédaignant le rejet ou l’enjambement, seule la poésie apte à dire et décrire d’un même allant le rêve ou l’hallucination, seul le vers à vers disruptif rendant le fragmentaire onirique – un livre singulier dont le courage, l’audace, le travail sous-jacent d’une vie professionnelle, l’éthique évoquent Socrate dans Le Banquet vu comme un Silène déguisant ses vertus, son savoir.

Ça et pas ça ou le journal, tenu sur près d’un an, de ses hallucinations normales, légères, impondérables, celles que chacun laisse filer dans le sommeil, tenu par un diariste qui a soumis son endormissement à l’épreuve de happer ces images, la gageure de capter ces paroles – à contrecourant. Images filantes en floraison hypnagogique stellaire, feux follets dont chacun, la nuit venue, mais de préférence la sieste pour ne pas trop contrarier leur fonction, peut faire l’expérience – non des voix, imperceptibles comme le fond de rumeur de notre microcosme sinon aux dits psychotiques, héros méconnus appelés, sinon à sauver le royaume de France, à Domrémy fa sol et pic et pic et colégram rouler dans les limbes dont nous nous gardons.

Pierre Le Pillouër n’a pas frayé son chemin de poésie sur l’autoroute de l’enseignement universitaire des lettres ou d’une philosophie de peu de sagesse ni de folie, mais dans la rocaille de corniche, le surplomb d’une vie d’hôpital, à l’écoute infertile féconde dont s’est bien gardé André Breton, plus grand lecteur que poète, des fous qui pis que nous qui cogitons ergo sommes sommes sommes (dit Gide), ont décroché, dévissé dans l’à-pic. À cette expérience plus proprement surréaliste que l’amuse-bouche d’un cadavre exquis, il se livre relativement sur le tard, culture acquise, notamment picturale, fortune faite, celle de César ou des tarots sous l’égide de son étoile dans une nuit d’été riche en comètes.

Tout cela pour dire comment ces voix, lui peut les entendre, et a pu écrire son livre dans la tension, le jeu, les monologues amébées, et vers la fin surtout, quelques moments de suivi des deux registres. Curieusement, alors que d’intensité les voix sont très en retrait des images, toute la dramaturgie, la rythmique, le beat reposent sur la réitération anaphorique structurelle dans chaque poème des « ET LA VOIX DIT », ou « LA VOIX DIT », ou une fois « LA VOIX », cette fois en decrescendo de distiques, ou encore « LA VOIX DIT » suivi de parenthèses vides. Non la grosse caisse d’un Jacques a dit mais le porte-à-faux de baguettes sur les parois du vide, l’éclair des élancements de rapides de la démence côtoyée, parfois réparée.

« Deux lourdes portes genre hôpital […] elles n’ouvrent sur rien que / l’une contre l’autre », « Main droite dont tous les doigts sont des moignons / sur un paquet de bonbons », « Du ventre d’une vache aux taches blanches et marron / tombent de la chair et du mou par paquets rouges et rose vif », « Pâte malade pour malade / sans rebords suivis » : récurrents les détails hospitaliers. À l’écoute préservant des « Monstrueuses mâchoires de glace / stalactites et stalagmites cernées de chair rose / et prêtes à broyer ». Comme à contrepente réparatrice, dans les visions l’accent mis sur les habits des personnages aux couleurs vives : « Très belle jeune femme vêtue de vêtements blancs scintillants » ; « Batman costumé bleu ciel / son masque s’arrête au front et on pourrait voir ses yeux / s’il en avait » ; « Une religieuse toute vêtue de violet sauf la cornette / descend de cheval » ; « Bras gauche nu de femme pendant le long de sa robe / moirée pourpre » ; ou sur la couleur pure, intérieure, allitérée : « Plante verte aux boutons verts enfermant du vert / elle rampe ventre à terre ».

« Une énorme langue sort d’un vieux poêle / en proie aux flammes » : vision fulgurante qui dispense de tout commentaire – « ET LA VOIX SE TAIT », Lacan ne risquerait pas un jeu de mots. Dès la première strophe elle dit « il lira il lira il lira », lettrée révolutionnaire. « Une croix en or scintillant au pied d’un haut sommet neigeux / ET LA VOIX DIT / Orgival », d’orgie verbale longtemps réfrénée. La voix voit, dévoie – défie un siècle saturé d’audiovisuel où de bruissant s’est perdu le silence. Des premières visions légendées à faux dont on attend du plan suivant comme de rêve à rêve l’explication dont image et voix épaississent la dérobade, imperceptiblement, à la vigilance têtue, à l’affût permanent, au mirador intérieur à même l’immatière des matières – une chapelle Sixtine s’éclaire en phase paradoxale ; les piécettes d’hallucination tapissant le fond du bassin comme des « confettis d’or fin », les emblèmes nets, tableaux imparfaits, les voix de somnambule sur fil d’aragne tendu entre deux déserts évoluent vers des bribes de cure analytique : « LA VOIX DIT / J’ai tout de même des oreilles » ; « Immense cathédrale […] / LA VOIX DIT / Quelques transferts de bénédiction » ; « les anecdotes qu’il a respirées » ; « Elle a fait tout le boulot qu’il fallait pour nettoyer la dynamique du dieu » ; tandis que les couleurs gagnent en nuance : « rose stabilo », « une sculpture abstraite couleur pierre à savon ». « Boudins blancs grillent sur un barbecue / Bien qu’à l’envers ils ne tombent pas », le surréel réduit à son plus magrittéen simplisme. Quand une dernière « VOIX DIT / On voit ce qui se noue », le prénom du poète thérapeute répond à l’appel.

Sur la double page de couverture courent à strates des tracés d’encéphalogrammes à ressauts, rehauts, d’une neurologie des limbes tournée tableau, poème.

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Fabrice Thumerel

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