[Chronique] POL romanesque...

[Chronique] POL romanesque…

mars 20, 2011
in Category: chroniques, UNE
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En plein Salon du livre, où, comme toujours et quel qu’en soit le programme, c’est le roman qui est à l’honneur, et avant même notre Rencontre LIBR-CRITIQUE sur les formes narratives actuelles (2 avril à la Bibliothèque Marguerite Audoux, Paris 3e), concentrons-nous sur la spécificité romanesque qui, depuis quelque temps, se dégage des publications POL. Revêtant une forme plus ou moins classiquement moderne, les romans labellisés POL entendent "se frotter au réel" (Fred Léal) ; d’où la diversité des sujets : l’Afrique post-coloniale (Jacques JOUET, Bodo) ; le nomadisme de ces hommes de l’ombre que sont les employés du nucléaire en France (Elisabeth FILHOL, La Centrale) ; l’insularité moderne (Olivier CADIOT, Un mage en été) ; la médiatisation de notre rapport à la réalité (Manuel JOSEPH, La Tête au carré) ; l’ordre et la marge, la sécurité et la marginalité (Manuel JOSEPH et Myr MURATET, La Sécurité des personnes et des biens) ; le "noyau de toute chose" (Hubert LUCOT) ; l’idéologie écologiste (Iegor GRAN, L’Écologie en bas de chez moi) ; la  coprophilie comme métaphore de notre société de consommation (Thomas HAIRMONT, Le Coprophile) ; deuil et management (Nina YARGEKOV, Vous serez mes témoins)… Après les "Gallimardeux" et l’"école de Minuit", le "POL romanesque", que l’on peut tenter de cerner par une série non close de caractéristiques : humour grinçant, loufoque, récit distancié critique ou travail de minoration de la langue, divers dispositifs critiques ou "documents poétiques", réflexion et réflexivité…

Après avoir analysé tous les titres surlignés (liens actifs) et avant que de rendre compte des livres de Nina YARGEKOV et de Iegor GRAN, examinons trois romans parus chez P.O.L à l’automne dernier : Frédéric VALABRÈGUE, Le Candidat ; Fred LÉAL, Délaissé ; Dominique MEENS, Aujourd’hui rougie

Frédéric VALABRÈGUE, Le Candidat

Frédéric VALABRÈGUE, Le Candidat, automne 2010, 224 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-0634-4.

Présentation éditoriale :
Le candidat est un roman d’aventures et d’images relatant le voyage d’un jeune burkinabé, Abdou, désirant traverser le désert et connaître l’Europe. Le livre fait le récit des ruses, opportunités et subterfuges inventés par ce jeune homme à la joie de vivre intacte pour accomplir une ambition dont il n’a pas les moyens.
Il est d’une violence insupportable que l’Occident puisse intimer à la jeunesse de tout un continent, l’Afrique, l’ordre de rester chez elle. Mais ni la dénonciation d’une telle situation ni même la chronique de ces "camions de la mort" qui remontent du Niger à la Libye ne viennent au premier plan. La situation actuelle du migrant apparaît en filigrane et surtout pas du point de vue du reportage.
Le livre se centre sur les modalités du passage et met en valeur la fragilité de l’entreprise. Comment passer d’un lieu à un autre comme on passe d’un mot ou d’une idée à l’autre, le voyage étant l’espace de la transition et de la métamorphose. Ainsi, ce sont les glissements de sens qui créent les circonstances et rendent la progression possible. L’enchaînement des péripéties n’est pas conduit par une logique réaliste mais par des suites de déclics subjectifs occasionnés par la langue et la mémoire.
Abdou, faux candide d’une bonne volonté imperturbable, est un bricoleur qui peut ficeler deux niveaux de réalité n’ayant rien à voir ensemble et les faire tenir. Il fait feu de tout bois et saute sur toutes les occasions avec un instinct de survie d’une ténacité sans faille. Il est l’optimiste total parce qu’il part de rien. Face à l’Occidental, il n’hésite pas à jouer avec les ressorts de la mauvaise conscience et avec les renversements dialectiques de sa position. Il profite de tous les paradoxes, allant jusqu’à caricaturer ce qu’on attend de lui. Abdou trouve une cohérence, celle de la drôlerie et du plaisir, dans un fatras de bribes irréconcilaibles qui mélange la tradition africaine, l’Islam et des apports occidentaux de seconde main. C’est un autodidacte qui trouve son profit dans un patchwork culturel et l’éclatement des langues. Il invente un vernaculaire à son usage. L’invention de sa propre langue, la façon dont il la porte et la fait entendre représentent pour lui une monnaie d’échange et son meilleur passeport.
Frédéric Valabrègue a toujours rêvé d’écrire un livre de gratitude et de remerciements pour l’adolescence qu’il a vécue au Niger. Il a voulu rassembler les impressions d’Afrique qui lui sont propres, les images intactes demeurées aussi fraîches que les montants bariolés des camions et les fresques de couleurs crues rencontrés de Lagos à Niamey. Il a autant composé avec ce qu’il a vu qu’avec ce qui a été écrit et filmé en Afrique. Enfin, il s’est souvenu des affinités particulières qui lient les écoliers africains francophones avec les fables de La Fontaine, comme si cet auteur avait repris un fond commun appartenant à leur tradition. C’est pour cela que ce roman a aussi des allures de fable.

Note de lecture :

"Nous les africains avons toujours eu ces histoires [fables] en magasin, et bien avant tout le monde" (p. 218).

Dans Le Candidat, nous assistons à l’épopée que constitue toute candidature à l’émigration, mais côté africain : le roman s’arrête au moment de la traversée vers l’autre monde. Au reste, mieux vaut être "exodant" – migrant déguisé en travailleur transfrontalier – que simple "candidat", qui risque à tout moment, vu le genre d’agence de voyages que dirigent les passeurs, de tomber dans la piraterie ou, tout simplement, de sombrer. Le narrateur principal – qui est "comme tous les êtres, un patchwork rempli de trous, mais avec, aussi, quelques moments sans couture" (53) – se veut un "griot gêneur" (chéchémaï), présentant sans pathos le sort des enfants en Afrique noire : "Millions d’esclaves nouveaux de l’explosion démographique. La mode a flambé. Et quand ils rencontraient pas la beauté du monde sous la forme de l’esclavage, eh ben ils crevaient, un vautour dans le ventre, sur les poubelles de l’oued Merda. Je m’attendris pas. J’ai les dents éclatantes. Le sourire du tigre. Je chie pas du sang" (p. 26-27). Autre réalité crue dans cette Afrique désormais plus chinoise qu’européenne : "Aucune étude tient compte de la domesticité du migrant. Du domestique prostitué" (164). Évidemment, la critique des Occidentaux est de rigueur : "Comment peut-on dire à un quart de l’humanité : reste chez toi ! Cantonne-toi à l’image que j’ai de toi !" (52) ; "les blancs, ils aiment amener leur caniche au cimetière et leurs enfants au musée. On a plus de considération pour les morts que pour les vivants" (46)… Mais nulle bien-pensance : les autochtones sont passés maîtres dans l’art du "chantage à la compassion et à la culpabilité" (35).

Quelques variations hautes en couleur indiquent à quel point la perspective du "bouzou" ou "kaya kaya", "zéro économique", peut être décalée et parfois burlesque : "si le blanc est le gouffre de toutes les couleurs centrifugées, le noir en est la matrice" (47) ; cette couleur matricielle explique que le Noir rougit par les yeux… Très singulière également s’avère la vision d’une nouvelle économie de services : "Vous avez besoin d’être employé à quelque chose. Si les gens attendent que quelqu’un soit utile, personne a du boulot. Le petit service, c’est le partage des non-qualifiés" (77) ; de la mondialisation : "Je pense ils sont fous. Ils ont pris de la coke. C’est la mondialisation" (86) ; du désert : "Dans la steppe sahélienne, l’irruption lente de cinq personnes, plus autant d’animaux, crée un phénomène d’agoraphobie" (85)…

Le plus frappant dans Le Candidat est sa réflexivité critique : polyphonique et contradictoire ("ça s’est pas passé comme ça"), la narration mêle jeu pronominal (Je / tu / il), récit de récit, confrontation entre réel et fiction afin de remettre en question des codes romanesques qui ont immanquablement la vie dure dans un champ dont c’est le fonds de commerce. Remarquable également, le travail de minoration de la langue. À la pénurie ambiante correspond une "langue poubelle", une langue rapiécée qui inclut divers déchets ou éléments orduriers : "folkloriste ! Docucumentariste ! Bidonneur ! Vieille ORTF ! Case de l’oncle-tomiste ! Le-noir-est-un-grand-enfant ! Gogo ! Paternaliste ! Plaisancier de l’anthropologie ! Enfant de Poto Poto ! Farceur ! YA bon Banania !" (69)… La revanche du bouzou consiste à mettre dans son français "du djerma, gourmantché, poular, tamachèque" (19)…

Fred LÉAL, Délaissé

Fred LÉAL, Délaissé, automne 2010, 256 pages, 17 €, ISBN : 978-2-8180-0631-3.

Présentation éditoriale :
Le personnage principal de ce roman est un jeune médecin (tout comme Frédéric Léal lui-même) aux prises avec de multiples difficultés aussi bien professionnelles (il n’arrive à maîtriser ni son agenda ni ses rapports avec ses patients) que personnelles (récemment séparé, il a bien du mal à organiser sa vie et, par exemple, à s’occuper de sa petite fille).
Nous allons, au cours du roman, le suivre et suivre aussi sa clientèle, certains de ses patients, ou patientes. Notamment l’un d’entre eux, dont les aventures mouvementées rythment l’histoire : assureur, il est en fait aussi dealer pour arrondir ses fins de mois. Comme c’est au fond un amateur, il va se mettre dans de sales draps et notre imprudent médecin avec lui. C’est sur cette intrigue que vient se greffer le quotidien d’un médecin de quartier, et de quartier plutôt compliqué (drogue, prostitution, etc.) dans une grande ville, et se succéder une série de portraits hauts en couleurs. Ce texte peut également être lu comme un document sur le monde qui nous entoure, vu à travers la souffrance des corps et des âmes.

Note de lecture :

En choisissant comme cadre de son dernier roman le "Beyrouth de Bordeaux", et comme narrateur un médecin à l’écoute des "délaissés", celui qui se dit évoluer entre Georges Simenon et Olivier Cadiot entreprend de "se frotter au réel" (p. 108) dans les friches du romanesque traditionnel. La marge plutôt que l’ordre !

L’ordre en place – fût-il des médecins – est drôlement malmené ici par Arnaud Blanco, ce médecin double de l’écrivain qui apparaît comme "un spectateur de la vie", "une âme en errance"… un homme sans qualités

Le principe actif du texte est à chercher du côté d’un patient paranoïaque – drogué, traficant et finalement meurtrier – dont les lettres opèrent la contamination sémantique / isotopique : banque/tripes/bordel ; voisins/tuyauterie/partouzards… Délaissé peut en effet se lire comme structuré par la contamination : du présent par le passé, du normal par le pathologique…

Dominique MEENS, Aujourd’hui rougie

Dominique MEENS, Aujourd’hui rougie, décembre 2010, 390 pages, 26 €, ISBN : 978-2-8180-0647-4.

Présentation éditoriale :
Comme les précédents livres de Dominique Meens que nous avons publiés ici, ou ceux qu’il a publiés ailleurs (chez Allia, autrefois) Aujourd’hui rougie est un étonnant parcours à travers la culture, les formes, l’érudition psychanalytique, artistique, littéraire. Un journal qui ne dit pas son nom. Un roman de notre temps qui ne raconte ni ne se raconte d’histoires. Comme il y est question du monde contemporain, il y est question de honte, cette fois-ci, d’où, dans le titre, la présence de "rougie" : "Je me suis dit que c’était bien vrai, et j’ai tenté de montrer pourquoi je pensais que c’était vrai, que c’était le vrai d’aujourd’hui, que notre présent était pétri de honte. Je prétends même que la honte a remplacé la peur comme moyen de gouvernement."

Note de lecture :

"Lecteur, autorise-moi, je te prie, quelques âneries, laisse-moi braire un peu" (321).

« Notre "littérature" n’est pas à restreindre à la poubellication Lacan pas plus qu’aux manuels de seconde » (329).

Drôle de passereau que ce Dominique Meens, ce "guetteur solitaire au cri mélancolique" (Aujourd’hui je dors, POL, 2003, p. 23) né en 1951, c’est-à-dire la même année que Gil J. Wolman décrète dans L’Anticoncept : "C’est fini le temps des poètes, aujourd’hui je dors" (phrase citée à la page 247 du livre inaugurant la série des Aujourd’huis, Aujourd’hui je dors).

Drôle de passereau pour un passeur que cet écrivain critique qui ne s’en laisse pas conter par la critique : "La critique littéraire ne fait pas son travail. Elle se tait et quand elle parle, elle recopie, en moins bien, ou s’aveugle sur le point qui la traumatise" (Aujourd’hui rougie, p. 302). De quoi impressionner/dissuader ses lecteurs (Dominique Meens fait partie de ces écrivains qui constituent à eux-mêmes leurs premiers lecteurs).

De la honte comme fil rouge…

Dans Aujourd’hui je dors, Dominique Meens s’attaquait aux journalisses, psychanalisses et autres spécialisses, "proverseurs d’unifessité" en tête ; aux "poéteux", et plus largement à la "Poésie contemporaine en France", et notamment à son organe, la revue CCP… Après Aujourd’hui je dors (POL, 2003), Aujourd’hui demain (POL, 2007) et Aujourd’hui ou jamais (POL, 2009), "le moment d’Aujourd’hui rougie est la partie honteuse de nos aujourd’huis" (367). En ces temps où triomphent l’homo mediocris et le Tout-technologique, il prend pour cibles l’"industrie du vide" (p. 8-10) ; les réactionnaires, les féministes, les écrivains "pisserangs" (33), les avant-gardistes ; les journalistes : "La presse n’est pas concernée, elle consterne" (241) ; "Le journalisme ne se contente plus des journaux qui s’effondrent sous le poids de leur propre diarrhée. Le journaliste fait dans la publicité des agences culturelles" (342)…

Une poétique disparatiste

"Un grand livre n’est pas un roman, [...] j’emmerde la maréchaussée de l’industrie littéraire française" (Aujourd’hui je dors, p. 36).

"La forme parfaite est précisément celle de l’audace et de la subversion" (Aujourd’hui rougie, p. 117).

Contre l’hégémonie d’un genre romanesque annexé par la sphère commerciale, Aujourd’hui rougie est une singulière fabrique littéraire, un journal de bord, une série de variations qui inclut "Pour un Wolman" – titre faisant écho à Pour un Malherbe de Ponge –, une anti-théorie qui emboîte le pas à la poétique disparatiste de Wolman : y sont intégrés lettres, poèmes, "poèmes graphiqués" (wordle, "nuages de mots"), chanson, dialogue, lacâneries, tract, conférence, reproductions iconographiques… Dominique Meens reprend également à son compte le mode de détournement antérieur au cut-up de Burroughs qu’a mis au point Gil J. Wolman (1929-1995), celui qui, au début des années 50, a incarné avec Guy Debord l’internationale lettriste : Aujourd’hui rougie repose en effet tout entier sur le principe reprise/correction.

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Fabrice Thumerel

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