[Chronique] <em>Prig' de vue</em>, (auto)<em>biograffrie</em> en quatre temps d'un <em>horrible trouvailleur</em>

[Chronique] Prig’ de vue, (auto)biograffrie en quatre temps d’un horrible trouvailleur

juillet 10, 2009
in Category: chroniques, UNE
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Le second volet de notre diptyque consacré à Christian Prigent, qui offre des clins d’œil à deux ouvrages illustrés de l’écrivain (1979 et 2004) ainsi qu’à un article de Pierre Le Pillouër paru dans La Quinzaine littéraire (n° 444, 1985), porte sur son dernier livre d’entretiens, qui constitue d’ores et déjà une somme incontournable pour plusieurs raisons : tandis que la quasi-totalité des interviews passées ont trait à des sujets ou des tours d’horizon bien circonscrits – ici même, à son engagement avant-gardiste, à son itinéraire revuiste ou au Salon du livre de Tanger –, plus encore que dans Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas. Entretiens avec Hervé Castanet (Cadex, 2004) – en quatre temps également –, ce volume offre une vision synoptique d’une trajectoire singulière (rapports aux imagos parentales, à la bibliothèque, aux Anciens comme aux Modernes, à la philosophie et à la peinture, avant-gardes et politique, conception de l’écriture, motifs de prédilection…) ; sans parler de la qualité des réponses, la seule quantité des développements et des documents est sans précédent ; cette rencontre a lieu avec celle-là même qui l’avait interrogé sur la peinture dans le premier chapitre du Sens du toucher et dont on attend la publication des Actes du colloque qu’elle a dirigé à San Diego (L’Illisible en questions, à paraître en 2010 aux Presses de l’ENS-LSH, Lyon – celle-là même à qui nous devons « Prigent, le directeur de TXT et le modernisme anglo-saxon » et « Prigent, l’écriture du commencement. »

La seconde partie de ce travail ("Portrait d’un textcriveur") sera publiée à la rentrée, peu avant le volume numérique sur l’œuvre de Christian Prigent (Publie.net) qui intégrera la version longue de l’article.

Christian Prigent, quatre temps. Rencontre avec Bénédicte Gorrillot, Argol, coll. "Les Singuliers", 2009, 268 pages, 26 €, ISBN : 978-2-915978-45-2.

Réouverture pour inventaire

Maison Prigent, enseigne TXT

Si l’œuvre de Christian Prigent (né en 1945) n’a pas encore fait l’objet de nombreuses traductions, d’une (ré)édition en collection Poésie/Gallimard ou d’un colloque exclusif, en revanche s’avère tout à fait impressionnante la quantité d’entretiens sollicités et d’études critiques, que ce soit dans des numéros ou des dossiers de revues spécialisées, dans des revues et ouvrages universitaires, ou encore dans des sites littéraires (et on aura remarqué que Libr-critique.com n’est pas en reste). Sans oublier les prix reçus en 2008 (Prix Louis Guilloux pour Demain je meurs) et 2009 ("Coup de cœur" de l’Académie Charles Cros pour Le Naufrage du litanic), les recensements anthologiques, les rubriques de dictionnaire, la récente création sur Facebook du groupe "Autour de Christian Prigent" (administrateur : Gilbert Quelennec ; modérateur : Fabrice Thumerel), et surtout ce chiffre significatif : le moteur de recherche Google dénombre sur le web quelque 27 000 références concernant l’écrivain… C’est pourquoi l’un des sites littéraires français les plus importants (Sitaudis) salue " une œuvre considérable par son ampleur et son retentissement (surtout parmi ses pairs pour le moment). "

Maintenant qu’il a atteint l’âge canonique qui lui vaut d’être reconnu comme le héraut d’une avant-garde labellisée TXT et, plus largement, comme un quasi-classique de la modernité poétique , voici venue l’heure pour Christian Prigent d’habiter son lieu poétique. Non pas qu’il n’ait plus rien à dire, qu’il batte en retraite ou qu’il vive de ses lauriers : tout, dans les faits, prouve le contraire, ses récentes œuvres poétiques et critiques comme leur réception, ses diverses prises de position comme les réactions suscitées. Une fois la bataille gagnée par son avant-garde, il s’agit plutôt d’occuper une position. C’est ce qui ressort de la déclaration émise lors de l’entretien recueilli dans nos « Manières de critiquer » sur les avant-gardes : " Il n’y a plus rien de réactif au champ, plus guère, même, de métapoétique polémique dans mes textes de fiction. Et peu m’importe aujourd’hui qu’il s’agisse d’avant-garde (ou pas), de modernité (ou non) ". C’est dire le privilège lié à la topographie littéraire, les effets libérateurs engendrés par l’occupation d’un haut lieu poétique.

Cela dit, dans ce volume même, à deux reprises il n’épargne guère l’état actuel du champ poétique (cf. p. 95) et, plus généralement, du champ culturel (cf. p. 12). Au reste, la critique combinée de la littérature en train de se faire et la valorisation des avant-gardes historiques sont caractéristiques d’une posture d’avant-garde. Mais, apanage de tout avant-gardiste consacré, Christian Prigent est maintenant en mesure de prendre ses distances vis-à-vis de l’avant-garde TXT qu’il incarne : outre que l’indistinction générique n’est plus un enjeu pour lui (179), il tourne en dérision les jargons de ces années-là, tout comme les calembours et autres gags avant-gardistes (127-129), et n’hésite pas à pointer du doigt "les raideurs théoricistes" (127), le "volontarisme péniblement démonstratif" (129)… Il va jusqu’à l’autocritique personnelle, rappelant les tatonnements et le "volontarisme maniériste" de ses débuts (112), confiant que la carnavalisation est "l’hypocrite solution [...] trouvée [...] pour jouer encore quelque chose de la délicieuse partie poético-régressive, sans pour autant renoncer, au moins en apparence, à la lucidité critique" (192).

Faire tenir l’incontenable

Il s’agit surtout d’opérer une réouverture pour inventaire : réinvestir le lieu pour le réinventer, le réexplorer pour en estomper les lignes de faille et redessiner les lignes de force, l’aérer pour en saisir l’essence volatile (l’esprit), le revisiter pour en faire ressortir l’âme. On pourrait également parler de retrempe du miroir, non pas narcissique mais identitaire, qui donne à l’œuvre un nouveau tain : sa surface de réflexion optimisée, elle est en mesure d’étinceler et de réfracter d’autres feux. C’est ainsi qu’en ce début de siècle l’on assiste à un mouvement de recentrement sur ce que l’écrivain estime être la substantifique moëlle de son œuvre : la sélection des titres réunis dans Presque tout (POL, 2002) comme la réédition de Peep-show attestent la volonté de sauvegarder le patrimoine poétique du "premier Prigent", celui de l’avant-garde TXT et de l’avant-POL ; quant à la récente parution du Naufrage du litanic, condensé de lectures donnant un aperçu de ce que le poète entend par la voix-de-l’écrit, elle résulte du prélèvement des passages qui, dans Voilà les sexes (Luneau-Ascot, Paris, 1982), lui semblent postérisables (si l’on peut dire)…

Cette réappropriation du miroir de l’œuvre, cette reconfiguration de l’espace peut paraître surprenant chez celui qui, dans le prologue d’Une erreur de la nature (POL, 1996), confie sa préférence pour les " œuvres qui ont fait œuvre de l’impossibilité de faire œuvre : la trace suspendue laissée par Lautréamont et par Rimbaud, [...] l’espace lacunaire où semble finir par s’évaporer la poésie de Hölderlin et ce chantier désordonné, perpétuellement replâtré et définitivement non clos que sont des entreprises comme celles de Jarry, de Cingria ou de Khlebnikov " (p. 10). Car peu d’œuvres contemporaines sont autant encadrées que celle de Christian Prigent : aux divers commentaires et analyses critiques essaimés au fil des entretiens et essais, s’est ajouté ces derniers temps le regroupement-remaniement d’articles publiés en divers lieux qui est au principe des volumes L’Incontenable (P.O.L, 2004) et Ce qui fait tenir (P.O.L, 2005). Dans les deux cas, comme pour Presque tout, il s’agit d’un mouvement de captation/aimantation en vue de faire entrer les membra disjecta dans l’œuvre labellisée POL – lequel label est légitimant, comme le signale l’écrivain lui-même. Un peu plus loin, petite leçon de sociologie : « Le label éditorial est une instance fondatrice [...] il légitime un "sérieux", une intégration aux corps constitués de la vie culturelle du temps et une promesse d’inscription dans l’histoire » (118).

Fait relativement nouveau, Christian Prigent ne lésine pas sur les détours sociologiques, excellant dans l’analyse du champ littéraire des années 1968-1972, où il fait son entrée à peine majeur, différenciant en particulier les héritiers parisiens de Tel Quel et les non héritiers de TXT, mais aussi dans l’art de définir des notions clés comme celles d’"écrivain" (89) ou d’"illisible" (121). Mais l’intérêt du dialogue est lié aux limites de l’autoanalyse, que l’écrivain reconnaît d’ailleurs bien volontiers : puisque l’auteur ne peut être jusqu’au bout l’analyste de son propre cas (cf. 233), et que certains de ses jugements (sur Du Bouchet, par exemple) sont d’autant moins objectifs qu’ils concernent des positions ou prises de position adverses, il importe que l’interlocuteur limite le monopole auctorial de l’interprétation en jouant son rôle de contradicteur et de critique. Rôle des plus ardus quand il y a une grande différence d’expérience et de capital symbolique… Aussi ne saurait-on reprocher quoi que ce soit à Bénédicte Gorrillot, qui s’acquitte au mieux de sa tâche.

Si œuvre impossible il y a, c’est donc au sens où, d’une part, dans ce volume d’entretiens comme dans ses divers travaux de réédition, l’auteur n’a de cesse que de la remanier, de la réorienter, d’en modifier ou déplacer les limites, et, d’autre part, il est très difficile au critique de se frayer un chemin dans cet espace quadrillé. En témoignent ici deux types d’énoncé. L’hypobole : « Je sais que cette affirmation peut paraître bizarre, mais je crois que mes livres ont un objectif "réaliste" » (p. 130). L’injonction : " Et si cela intéresse quelqu’un de rechercher la généalogie desdits écrits, c’est bien évidemment dans cette bibliothèque-là [celle des Modernes] qu’il trouvera de quoi la reconstituer " (12) ; " Il n’y a rien d’autre à apprécier dans mes livres que le phrasé qu’ils tentent d’imposer " (196). D’où la démarche objectivante privilégiée dans cet article qui offre un regard sociogénétique sur la posture de Christian Prigent. (Qu’on me permette de renvoyer au travail à paraître en septembre intitulé " Pour une sociogénétique littéraire ").

Dans cette perspective, mentionnons deux prises de position majeures. Tout d’abord, la réévaluation de son travail de prose au détriment de son œuvre poétique : tandis qu’à ses yeux son style mirliton ou ses complaisances sentimentales n’ont plus "grand intérêt" (184), en revanche, nées d’une tension entre matériaux traités et effort-au-style (phrasé), ses fictions lui procurent une intense jouissance et lui permettent de " remonter vers la matière complexe de [ses] vies (enfance, adolescence) " (179). Mais surtout, ce qui est le plus frappant, c’est le paradoxe qu’on pourrait formuler ainsi : souhaitant s’inscrire à l’encontre de ces vieux mythes littéraires que sont l’"inspiration", la "profondeur psychologique " ou le "vouloir-dire de l’auteur", et passant outre les nombreuses références autobiographiques qui sous-tendent son œuvre et les nombreux documents qui accompagnent des livres comme l’Album de Commencement (Ulysse fin de siècle, 1997) ou Demain je meurs (P.O.L, 2008), Christian Prigent n’a de cesse que de gommer l’ancrage autobiographique et de présenter ses autopoéfictions comme de simples exercices formels retraitant des "matériaux déjà écrits" (129), autobiographiques ou non… Le sociopoéticien ne peut qu’insister sur ces déplacements rhétoriques ô combien révélateurs : comment interpréter un tel oubli de l’expérience littéraire, tout l’engagement libidinal et politique que présuppose une telle œuvre, autrement que comme un reste/geste de "crispation avant-gardiste", pour reprendre une expression de l’écrivain lui-même ? Et n’est-ce pas un repositionnement stratégique que cette façon de se focaliser sur un point commun entre modernisme et post-modernisme : le recyclage discursif ?

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Fabrice Thumerel

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